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news des marins

Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11

27 Mars 2015 , Rédigé par Alain VanHoucke Zinzel Publié dans #Histoire

Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11
Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11
Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11
Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11
Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11

SUITE (11)
En cette fin de semaine funeste pour nos "lointains cousins", ces Icares qui se sont brisés les ailes sur les flancs d'une montagne de France, je voudrais à ma manière leur rendre un hommage sous forme de récit de naufrage.

Bien que je ne sois pas plus superstitieux que la moyenne des anciens manieurs de sextant, j'ai trop de respect pour la cosmographie que pour mettre en doute l'existence de sa "cousine lointaine" l'astrologie, et je m'en voudrais de rompre ici la conjonction actuelle des planètes, parfois funeste aux naviguants de la mer ou du ciel.

Ci-dessous le récit d'un accident de mer dont furent victimes, il y a de cela 20 ans exactement, 27 personnes dont un ancien collègue de la CMB.

Mais reprenons tout d'abord le fil de ma rubrique...

En juillet 1971 je sors de l'Ecole Supérieure d'Anvers avec en poche mon diplôme d'Aspirant-officier au long-cours.
Pas de problème d'emploi en ce temps...les compagnies se battent pour nous attirer chez elles... ainsi Gulf qui propose une place de 3ème lieutenant à ceux qui choisissent cette compagnie.
Moi je me suis décidé très tôt pour les cargos, donc pour la Compagnie Maritime Belge ... surtout, avouons le, pour profiter des longues escales qu'offre ce type de navires.
La CMB ne fait pas de tramping à l'époque, mais possède des lignes fixes vers l'Afrique de l'Ouest, l'Afrique de l'Est, le Golfe Persique, l'Amérique du Sud, et aussi la ligne que l'on appelle le triangle: Europe-Amérique-Afrique. Sa flotte consiste en uen quarantaine de cargos de 12000 tonnes, un peu dans le style des Liberty ships du temps de guerre.
Pas de gros dépaysement lors de mes débuts: je repars comme 4ème lieutenant sur le Montalto, ex-navire-école, vers l'Afrique de l'Ouest. Deux voyages, avec des gens super sympas... le commandant Armand Grootjans, le premier Joseph Lemoine, le 2ème Roland Hastir et le 3ème Jean Regniers.

...Mais comme je le disais en préambule, aujourd'hui c'est l'histoire d'un naufrage: je vais donc vous raconter la triste destinée du 3ème lieutenant, Jean Regniers,
... que je retrouve après les 5 mois sur le Montalto: il provient de la région de Charleroi tout comme toi, et possède une moto Laverda, tout comme moi. Dès notre dérôlement, nous nous retrouvons donc pour sillonner ensemble les routes de Wallonie, dont la vallée de la Molignée, balade de tous les motards du namurois et des carolos.

Jean se retrouve quelques années plus tard au stevedoring au Canada, avant de devenir professeur à l'Ecole de Navigation de Rimouski sur le Saint-Laurent, avec Pierre Michotte, ancien d'Ostende et d'Anvers, d'ailleurs.
Mais finalement, l'appel du large est trop fort et il se décide à rentrer en Belgique et reprendre la mer.

Les faits

Jean Regniers est de retour à la CMB. Il est enrôlé comme 1er officier-supercargo sur un minéralier de la CMB, le Mineral Dampier de 188.0000 GRT, 270m de long, 45m de large, battant pavillon libérien.
Après avoir chargé 166.000 tonnes de minerai de fer, le navire quitte le Brésil en juin 1995, destination la Corée. A son bord, 27 membres d'équipage, dont 7 israéliens (commandant, chief engineer, officier radio, etc) et trois belges dont Jean Regniers, mais aussi Christophe Pinna, 3ème officier et André Tops, second mécanicien.
Le 22 juin 1995, le navire se trouve en mer de Chine. C'est le quart minuit-0400, celui du second officier philippin . La visibilité est réduite, il y a une flotille d'environ 60 navires de pêche sur babord,et un navire qui s'approche en venant de tribord avant et que l'on observe bientôt au radar, il s'agit du Coréen Hanjin Madras, minéralier de 150.000 GRT, 275m de long. Sur ce navire, c'est le Coréen Kim qui est de quart, il a2 25 ans, peu d'expérience sur ce type de navire, et a obtenu son brevet de second peu de temps auparavant.
Le Hanjin Madras fait une route 203º, le Mineral Dampier 029º. Des routes presque opposées. A cause de la visibilité réduite, c'est à une distance de 3 à 4 miles que les deux navires sont en vue l'un de l'autre. Mais ils se sont observés longtemps auparavant sur leurs écrans radars respectifs. Monsieur Kim dit avoir observé au radar le Mineral Dampier à 3º sur babord et à une distance de 10 miles.
Mais vers 02h30, une heure avant la collision, le Hanjin Madras modifie sa route de 209º vers 150º, donc vers babord, pour les navires de pêche en les laissant sur son tribord . Pour la même raison, vers 03h00, le Mineral Dampier, modifie sa route et vient sur 065º.
Vers 03h06, le Hanjin Madras vient vers 140º.
A partir de ce moment les deux navires font des routes qui se croisent,avec le Mineral Dampier sur l'avant tribord du Hanjin Madras, et l'Hanjin Madras sur l'avant babord du mineral Dampier. Les vitesses des deux navires sont respectivement de 11 et 12 noeuds.
Le Mineral Dampier va conserver cette route 065º jusqu'à 3 minutes de la collision, lorsqu'il mettra babord toute.
Les officiers des 2 navires s'appellent par ailleurs sur le VHF.
Lors du premier contact, il est décidé de passer "rouge sur rouge". L'officier du Hanjin demande à l'officier du Dampier de conserver sa route. Il se chargera lui-même de manoeuvrer. Pour cela il devra venir vers tribord... pourtant à 03h12, le Hanjin Madras vient sur 130º, donc vers babord.
A 03h14, 16 minutes avant la collision, l'officier de l'Hanjin Madras revient vers tribord. Les 2 navires sont alors à 3 miles l'un de l'autre et se voient, c'est le moment du deuxième contact VHF. L'officier du Hanjin Madras demande à nouveau au Mineral Dampier de conserver sa route et sa vitesse, en tant que navire privilégié dans une situation régie par la Règle 15: Navires dont les routes se croisent. L'officier du mineral Dampier confirme.
A 03h17, le Hanjin Madras est de nouveau sur 138º.
A 03h18, il revient vers tribord sur 126º.
D'après son témoignage, à 03h22, l'officier du Hanjin Madras considère que le Mineral Dampier va passer sur l'avant à une distance de 8 cables.
A 03h25, le Hanjin Madras met la barre tribord 15º et donne un son bref.
A 03h28, le Hanjin Madras met la barre tribord toute. A ce moment l'officier philippin du Mineral Dampier s'est déjà rendu compte du danger, il voit ce navire qui fonce sur lui en venant de babord et qui va l'éperonner sur l'avant de la passerelle. Dans une tentative désepérée il donne babord toute.
Deux minutes plus tard, la collision a lieu. Le Hanjin Madras coupe le Mineral Dampier sur l'avant de la passerelle en deux parties. L'eau s'engouffre dans les cales 8 et 9 ainsi que dans la salle des machines. L'arrière du Mineral Dampier s'enfonce immédiatement dans l'eau alors que le navire se brise par le milieu. L'équipage, dans le château arrière est pris au piège. Le navire coule en deux minutes.

Et que dit le Règlement International dans cette affaire?

- La Règle 19 (d) oblige les navires à prendre des mesures largement à temps pour éviter toute situation rapprochée par visibilité réduite. Les deux navires auraient dû s'assurer, lorsqu'ils n'étaient pas encore en vue l'un de l'autre, que leur distance la plus rapprochée serait une distance de sécurité, et cela aucun d'eux ne l'a fait.
- Règle 15: Navires dont les routes se croisent. A partir du moment où les deux navires sont en vue, ils sont sur des routes qui se croisent. Le Hanjin Madras qui observe l'autre sur tribord est le navire qui doit s'écarter.
- Règle 17: Le Mineral Dampier est le navire privilégié. Mais suivant la règle 17, il peut et finalement doit prendre les mesures adéquates s'il apparait que l'autre navire ne s'écarte pas suffisamment pour éviter l'abordage.
- Signaux sonores: il existe un signal consistant en au moins 5 sons brefs qui doit obligatoirement être donné par tout navire qui doute des intentions d'un autre. Le Mineral Dampier n'a jamais donné ce signal sonore.
Les Règles 2 et 8 sont aussi concernées: Responsabilité et manoeuvre pour éviter un abordage.

Les Opérations de sauvetage

Quatre navires, de nombreux avions et hélicoptères et deux navires israéliens de la compagnie Zim prennent part aux recherches. Les corps de l'officier radio et du bosco, tous deux israéliens, sont découverts, munis de leur gilet de sauvetage.
Le gouvernement israélien entreprend alors des recherches sous-marines: 16 plongeurs et deux navires spécialisés vont rester sur place pendant 50 jours. Le 6 juillet , le Mineral Dampier est localisé par 80m de fond, coupé en deux parties, à 90º l'une de l'autre. L'horloge de bord indique 03h30m47s. Neuf corps sont retrouvés, dont celui du commandant et du Chef Mécanicien. Le commandant est découvert dans l'escalier qui mène à la passerelle. Le 1er novembre les recherches sont définitivement stoppées. Le corps de Jean Regniers et des deux autres belges de l'équipage n'ont jamais été retrouvés.

Le commandant du Hanjin Madras déclarera ce qui suit: "lorsque j'ai entendu la sirène, j'ai tout de suite ressenti le choc de la collision et tout ce que j'ai pu voir par mon hublot, c'est une masse noire qui s'enfonçait dans l'eau"... c'était le Mineral Dampier qui coulait.
Selon le commandant, le «Hanjin Madras» aurait immédiatement lancé un appel de secours, après avoir mis des canots de sauvetage à l'eau pour chercher d'éventuels survivants. Finalement il va s'avérer que le minéralier n'a lancé son appel de secours que quatre heures après l'accident. Pourquoi?

Le jugement final, rendu des années plus tard, imputera 80% de la responsabilité de l'accident au Hanjin Madras, 20% au Mineral Dampier.

Une dernière remarque:
Le chef mécanicien israélien du Mineral Dampier interdisait à l'officier de quart sur la passerelle de donner plus de 10º de barre lorsque le pilotage automatique était enclenché, et il y avait un mécanisme qui limitait l'angle de barre maximum en pilotage automatique.
Ma question: l'officier philippin du Mineral Dampier a-t'il manoeuvré en automatique ou manuellement? Autrement dit: Est-ce que le navire aurait éventuellement pu évoluer plus vite vers babord et ainsi atténuer le choc avec le Hanjin Madras, avec un angle d'abordage différent dans la coque du Dampier?

La vie de marin est faite de hauts et de bas... aujourd´hui nous avons touché le fond.... MAIS JE VOULAIS RENDRE HOMMAGE A JEAN, UN OFFICER QUI M'AVAIT BEAUCOUP APPRIS LORS DE MES DÉBUTS DANS LA CARRIÈRE.

Photos:

- Mineral Dampier et Hanjin Madras.

- Plot approximatif des routes suivies par les deux navires, avec à gauche le cercle qui représente la flotille de pêche.

- Le Montalto, sur lequel nous avions navigué ensemble, Jean et moi.

JEAN REGNIER,

Pour compléter ma rubrique de ce vendredi voici le message que j'ai reçu de Pierre Michotte, son ex-collègue de l'Ecole de Navigation de Rimouski:
Salut Alain,
Es-tu certain qu’ils n’ont pas retrouvé le corps de Jean? Mes infos sont contraires, il aurait été retrouvé avec le Cdt dans le staircase et enterré en Belgique. Du reste on m’avait contacté pour vérifier avec son dentiste ici s’il y avait un moulage de ses dents… Je crois que finalement il a été identifié avec un chaine bijou au cou. Sa veuve vit tjrs en Belgique à Couvin je crois et doit avoir la réponse.

Photos: André Thorps (1951-1995), second officier mécanicien également décédé lors de l'abordage entre le Mineral Dampier et le Hanjin Madras.

Ajout à ma rubrique de vendredi:
La liste d'équipage du Montalto en novembre 1971. 3ème officier: Jean REGNIERS...
les "anciens belges" connaissent-ils quelqu'un de cette liste?

Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11

Annexe de Alain VanHoucke Zinzel :

Je vous parlais hier de la triste destinée de Jean REGNIERS, qui avait disparu en mer de Chine. Avant cela il avait notamment enseigné à l'Ecole de Navigation de Rimouski au Québec. A ce sujet voici une lettre envoyée à sa veuve par le Responsable du département de navigation, un belge, Pierre Michotte...

Rimouski, le 22 octobre 2003

Madame Dominique Regniers Rosart

L’an passé, l’Institut Maritime du Québec a obtenu à la force du poignet, un nouveau simulateur de navigation, fruit du travail de tous, celui-ci est en fonction depuis août 2003.
Bref de bonnes doses de travail et de sueur qui, après plusieurs années de navigation, par vents et marées, arrivent finalement à bon port….on en est donc au baptême…
Aujourd’hui, le département de navigation se compose d’anciens élèves de Jean, d’anciens collègues de Jean et tous se souviennent de ses talents de professeurs et de ses nombreuses qualités.
Nul doute dans notre esprit que Jean aura marqué de façon positive plusieurs cuvées d’élèves ainsi que l’enseignement maritime au Québec.
Aussi, c’est unanimement que le département aimerait associer les nouvelles installations du simulateur de navigation avec le nom de Jean Regniers.
C’est donc avec respect que le département de navigation te demande ton accord sur sa volonté unanime de nommer le laboratoire de navigation électronique du nom de «Jean Regniers», incluant la pose d’une plaque commémorative.
... la volonté de tous est que le nom de «Jean Regniers» reste associé à L’IMQ à Rimouski.

Pierre Michotte
Pour le département de navigation

simulateur de navigation IMQ Rimousky

simulateur de navigation IMQ Rimousky

Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11
Histoire de Alain VanHoucke Zingle épisode 11

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