Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
news des marins

Le loup dans la bergerie

21 Septembre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoire

Dans les coulisses de l’Histoire
18 Janvier 1940
Un loup dans la bergerie
Les moteurs électriques de l'U 34 ronronnent doucement tandis qu'à l'immersion périscopique, le sous-marin arrondit le Cap Lizard pour pénétrer en baie de Plymouth. La mer est peu agitée et si ce n'était l'ambiance malgré tout tendue d'un U-Boot aux postes de combat, on pourrait se croire à l'exercice en mer Baltique. Dans le poste central, le Kapitänleutnant Wilhelm Rollmann, un commandant qui n'a pas encore 33 ans, explique devant une partie de l’équipage le but de leur mission que pour l'instant, il est le seul à connaître. Il en a découvert l'essentiel après l'appareillage de Wilhelmshaven en décachetant l'enveloppe de papier fort qui contenait ses ordres de route : mouiller des mines à la sortie des ports anglais de Cornouailles et si possible même, jusque dans le Sound de Plymouth, antre encore inviolé de la Navy !
- Dans le port de Plymouth ! Rien que cela !
L'atmosphère déjà lourde après une journée en immersion parait tout à coup encore plus pesante sur les épaules de cette quarantaine d'hommes pour la plupart très jeunes, qui ont pour mission de conduire ce sous-marin au combat.
- Eh bien, cela promet ! Des fonds de 15 à 20 mètres !
Ruhland, l'ingénieur mécanicien qui regardait la carte par dessus l'épaule du Maître timonier Pfitzner occupé au tracé de la route, vient de traduire leur inquiétude.
- C'est carrément de la plongée dans un verre d'eau !
Rollmann en est bien conscient, mais c'est un risque calculé qu'il va prendre. Pourtant, si son loup gris est découvert, il ne pourra plus s'échapper et ce sera la mise à mort du fauve sans autre forme de procès. Devant un équipage médusé, il poursuit son exposé.
- Dans le port, à cette heure de la marée, nous aurons un fond de 14 mètres, ce qui suffira à nous dissimuler. Mais, il faudra faire le silence absolu pendant toute la durée de l'opération car autant vous dire tout de suite, qu'au moindre incident ça risque de chauffer pour nous...
Rollman s'interrompt un instant, parcourant d’un regard circulaire le visages des hommes qui l'entourent. C’est vrai qu’ils sont jeunes, mais quel allant, quelle fougue que les leurs ! Un équipage qui fait sa fierté et dans lequel il a pleine confiance. Se tournant vers son Second, il poursuit:
- Vous ferez armer les charges de sabordage et distribuer les codes secrets entre tous les hommes. Mais attention ! si un seul parmi vous venait à se faire prendre avec ces codes en sa possession, je vous promets que j'irai jusqu'en enfer s’il le faut pour lui botter le train !
Un bref sourire éclaire un instant le visage blême des hommes. Allons ! le commandant a toujours le coeur à plaisanter ! C’est qu’il sait ce qu'il fait !
Il reste encore deux heures jusqu'à l'arrivée devant Plymouth ; Wilhelm Rollmann va les mettre à profit pour prendre un peu de repos avant l'action et pour cela, il tire l'épais rideau qui isole sa minuscule cabine du reste du navire. Allongé sur sa couchette et les yeux fermés, il ne peut pour autant pas dormir, tendu sans doute par l'enjeu de sa mission. Dans sa tête, il revoit une fois encore le plan du port. Il l'a appris par coeur. Il connaît même l'emplacement exact des filets anti sous-marins et des barrages de mines. Comme s'il y était déjà allé !
Mais, si les renseignements du B-Dienst étaient inexacts ? Alors ce pourrait bien être la dernière mission de l'U 34 ! Ne va-t-il pas aller se jeter tête baissée dans une nasse dont il ne pourra plus se sortir ? Depuis la récente et mémorable intervention de l'U 47 de Prien en rade de Scapa Flow, les Anglais doivent se méfier et surveiller encore plus leurs ports...
Un matelot frappe doucement et écarte le rideau.
- Phare en vue sur l'avant, Herr Kaleu !
Rollmann se dresse d'un bond, remercie le matelot, enfile sa veste de cuir et se dirige vers le poste central où il trouve le Se¬cond, l'oeil rivé au périscope de veille. Le silence est à peine troublé par le ronronnement des moteurs électriques qui tournent au ra¬lenti. L'officier s'écarte pour céder la place à son Commandant. Dehors, la nuit est tombée. La lueur fugitive d'un phare dont on a atténué l'intensité, apparaît sur la côte qui se matérialise à l'horizon par une ombre plus noire que la nuit et quelques rares lumières. L'U 34 n'est plus qu'à deux milles du brise-lames qui barre le Sound.
- Aux postes de combat ! Silence absolu !
Imperturbable, Pfitzner penché sur la carte, calcule le cap à suivre pour rejoindre la passe d'entrée du port. Pas facile ! il y a du courant traversier et il faut en même temps tenir compte des éventuelles embardées des hommes de barre. Surtout ne commettre aucune erreur... Ce soir, les conséquences en seraient catastrophiques.
- Gouvernez au 017 !
Silencieux comme des ombres, les hommes s'affairent à leurs postes. Pendant que l'oeil rivé à l'oculaire, il tourne autour du massif du périscope, Rollmann sent sur son dos tout le poids de leurs regards.
Dans la lentille du périscope d'attaque, il distingue maintenant la masse sombre du brise-lames de Plymouth. Parfait ! C'est tout bon ! Bien joué Pfitzner !
- Gouvernez comme ça !
- Comme ça ! 018 ! chuchote l'homme de barre.
Soudain, Rollmann sent son coeur accélérer alors qu’apparaît une ombre noire sur tribord. C'est le torpilleur qui garde l'entrée du port. Retenant son souffle, le Commandant ne dit mot. Inutile d'inquiéter les hommes. Ce maudit torpilleur va-t-il déceler la présence du loup ? Tendu à l'extrème et par crainte de faire du bruit, Rollmann n'ose même pas rentrer le périscope. Deux minutes passent, mortellement longues. Mais non, tout va bien, le torpilleur poursuit sa route sans avoir rien remarqué et le ronronnement de sa machine lancée à faible vitesse décroît. Ouf ! Un soupir de soulagement s'échappe de sa poitrine comme ses doigts desserrent leur étreinte sur les poignées du périscope. Il a beau se dire qu'il aurait fallu aux Anglais une chance inouïe pour découvrir le fin sillage du périscope dans cette mer légèrement agitée mais tout de même, il ne voudrait pas avoir à tenter une seconde fois sa chance. Sait-on jamais ?
Tressaillant au moindre bruit, les moins aguerris de l'équipage surveillent fiévreusement leurs camarades. Que l'un d'eux s'avise de se racler la gorge ou même de respirer un peu trop bruyamment à leur gré, et ce sont aussitôt quelques poings menaçants qui se lèvent en direction de l'auteur du bruit. A l'intérieur de la coque d'acier, la tension est extrême.
- Nous allons passer à droite d'un destroyer, souffle Rollmann. Attention à la profondeur, Chef !
Ruhland, le Chef mécanicien à qui était destiné l'ordre porte en effet une lourde responsabilité. Il est chargé de maintenir le submersible à l'exacte profondeur prescrite par son Commandant et doit veiller tout particulièrement à sa stabilité, en admettant ou en refoulant quelques dizaines de litres d'eau dans les caisses d'assiette. Le succès de la mission, que dis-je, l'existence même de l'U 34, reposent en grande partie sur les frêles épaules de cet officier de 25 ans qui ne cesse de sourire. Sans doute pour masquer cette angoisse sourde qui lui tord le plexus. Aucun de ces quarante quatre hommes dont beaucoup n'ont guère plus de vingt ans n'a ce soir, de droit à l'erreur.
Enfin, la passe est franchie. A droite du sous-marin, la jetée défile. Le torpilleur de garde n'a rien vu et le Loup est à présent dans la bergerie...
"Paré aux mines !", annonce le poste des torpilles.
- 60 tours ! ordonne Rollmann.
Le ronronnement du moteur électrique s'accroît imperceptiblement.
- Attention pour la première mine ! Maintenant ! Los !
En grinçant, l'engin de mort quitte le ventre de l'U 34 dont l'équipage rentre instinctivement la tête dans les épaules tant ce bruit lui parait soudain démesuré.
- Bon Dieu ! Une chance si les Anglais ne nous entendent pas avec tout ce vacarme ! grogne un matelot.
Un silence lourd de réprobation accueille ces paroles. Au poste central, Ruhland compense aussitôt le poids de la mine par une quantité équivalente d'eau.
- Deuxième mine... Los !
Nouveau grincement qui met les nerfs à rude épreuve.
Troisième mine, los ! ... quatrième, los !... los !... los!
Parfaitement équilibré grâce au Chef, l'U 34 évolue à un mètre du fond vaseux, passant juste au-dessus de ses mines. Ces oeufs qu'il vient de pondre sont encore inoffensifs. Dans l'atmosphère confinée et humide du sous-marin, la sueur perle sur le front des hommes qui s'apprêtent à larguer la huitième et dernière mine.
Los !
Enfin ! Elles sont toutes parties. Dans quelques heures, elles deviendront actives et alors gare au malheureux navire qui viendra les renifler d'un peu trop près. A ce moment là, le loup gris sera vivant et libre ou bien mort, écrasé par les grenades sous-marines du torpilleur dont on entend quand il se rapproche, le ronronnement sourd des hélices. Il va maintenant falloir sortir de la bergerie dans laquelle les Anglais continuent à dormir, à cent lieues qu’ils sont de se douter qu'en ce moment même l'un de ces "damned U-Boat " se promène sous leur quille.
Voici à nouveau la jetée du brise-lames. Grâce à la maîtrise de Rollmann et à la précision de l’estime de Pfitzner, la sortie a été facilement retrouvée. L'ombre noire du torpilleur est toujours là. Comme paralysés, les marins de l'U 34 ne bougent pas d'un centimètre. Cette lueur d'anxiété qui se lit dans tous les regards en dit long sur leur état d'esprit.
Le torpilleur est à présent derrière le sous-marin. Ils sont presque sauvés... Mais voici qu'un bruit sourd fait sursauter tous les hommes du poste central à l'exception de Rollmann. Bon sang ! Que se passe-t-il ?
Oh rien de grave ! C'est tout simplement le bruit que vient de faire le périscope lorsque le Commandant l'a rentré. D'habitude, ce son passe inaperçu, mais ce soir dans le silence quasi sépulcral qui règne à bord, il prend une résonance toute particulière et met les nerfs à rude épreuve.
- Fond à cinquante mètres ! annonce Pfitzner.
Souriant, enfin détendu, le timonier se tourne vers Rollmann mais son sourire se fige aussitôt. Le visage du Commandant est effrayant : les traits ravagés par la fatigue et la tension nerveuse, les yeux cernés avec les orbites marquées par l'oculaire du périscope, la sueur perlant sur les poils de sa barbe d’une semaine, il parait avoir vieilli de dix ans.
- Vous devriez aller vous reposer, Herr Kaleu, murmure-t-il affectueusement.
Hochant nerveusement la tête, Rollmann acquiesce. Maintenant que l'U 34 est hors de danger, il peut en confier le commandement à son Second. La veille épuisante des jours précédents quand il a fallu franchir les lignes de surveillance au large des Orcades, ajoutée à l'extrême tension de ces longues minutes de navigation en port ennemi ont eu momentanément raison de sa résistance. D'un pas lourd, il se dirige vers sa cabine.
Quelques heures plus tard, Wilhelm Rollmann s'éveille. Il a encore les traits tirés mais bien meilleure mine.
- Surface !
L'air comprimé s’engouffre dans les ballasts tandis que l'U 34 remonte vers la lumière. Coup de périscope circulaire sur tout l'horizon et le bâtiment émerge. Les diesels démarrent achevant la vidange des ballasts, le panneau de kiosque est ouvert livrant passage aux hommes de quart et aussi à un merveilleux air frais qui envahit le bateau, chassant devant lui l'odeur fétide de quarante quatre corps qui plusieurs heures durant, ont transpiré en son sein.
A l'extérieur, le soleil miroite sur les vaguelettes d'une mer calme. Il faut presque faire un effort pour se rappeler que c'est la guerre...

Aucune des mines immergées à Plymouth n'obtiendra de succès ; elles seront découvertes et draguées le lendemain. Au cours de cette mission, huit autres mines seront mouillées devant Falmouth le 20 Janvier, provoquant le jour même la perte d'un pétrolier anglais de 7807 tonnes, le Caroni River. Sur le chemin du retour vers Wilhelmshaven, c'est le vapeur grec Eleni Strathatos de 5625 tonnes qu'une torpille envoie par le fond à 200 milles dans l'ouest des Iles Scilly. Avec ce palmarès en demi-teinte au regard des risques pris à Plymouth, U 34 regagne sa base le 6 Février.
Après avoir été nommé Korvetten Kapitän en Décembre 1940, Wilhelm Rollmann sera fait Chevalier de l'Ordre de la Croix de Fer puis recevra le commandement de l'U 848 à bord duquel il disparaîtra le 5 Novembre 1943 dans l'Atlantique Sud avec tout son équipage.

Le loup dans la bergerie

Partager cet article

Repost 0