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news des marins

Oser pour gagner

5 Octobre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoire

Dans les coulisses de l'histoire.
Cerberus : Oser pour gagner

Berlin, 12 Janvier 1942.
"Le retour de nos cuirassés par le Pas de Calais est une opération dangereuse, reconnaît Hitler, mais c'est notre seule chance et elle doit être courue malgré les risques qu’elle comporte ! "
Ainsi, le sort en est jeté ! Songeur, le Grand Amiral Raeder détaille le visage calme et froidement déterminé de l'Amiral Ciliax. C'est de cet homme, le Commandant en Chef des cuirassés que dépendra le succès ou l'échec de l'opération. Estimant à juste titre que le Scharnhorst, le Gneisenau et le Prinz Eugen seront plus utiles à sa stratégie générale en Norvège, plutôt qu'à Brest où ils sont à la merci d'un bombardement allié, le Führer a décidé leur retour. Raeder qui à l'origine était fermement opposé à cette opération s'est finalement laissé convaincre par la détermination de Ciliax qui la juge réalisable pour autant que le secret en soit bien gardé et que l'effet de surprise joue à plein.
Saluant ses amiraux sur un ton enjoué, Hitler conclut :
" Vous verrez Messieurs, que l'opération Cerberus sera l'un des plus remarquables exploits de toute la guerre ! "
La porte se referme sur le Führer, tirant Raeder de sa perplexité. Rentrer par le Pas de Calais ! Bien risqué malgré tout, même si rien ne vient attirer l'attention des Alliés jusqu'au départ !

Brest, 11 Février 1942...
Un mois s'est écoulé depuis la décision de Hitler et tout est prêt. En dehors de Ciliax et de chacun des commandants des cuirassés, tout le monde ignore ce qui se trame en coulisse. Pour donner le change aux espions à la solde des Alliés, l'Amiral a même fait embarquer sans trop les dissimuler, des uniformes et des casques coloniaux ainsi que des fûts d'huile marqués "Lubrifiants tropicaux".
Pour un observateur non averti, tout laisse à penser que c'est vers l'Atlantique que les trois cuirassés vont appareiller. Mais à Londres, on reste prudent ; un piège est toujours possible... Les cuirassés peuvent aussi bien prendre la mer pour s'attaquer au commerce maritime que pour rentrer en Allemagne, tant par la route du Pas de Calais que par celle de l'Atlantique Nord. Eh oui, les Anglais y pensent aussi et restent sur leurs gardes. D'ailleurs, dans l'éventualité d'une tentative de forcement par la Manche, ils ont mis sur pied un plan d'intervention appelé "Plan Fuller". Mais les amiraux britanniques restent malgré tout circonspects sur cette éventualité car elle mettrait l'escadre allemande à quelques minutes de vol des bases de la RAF et en tout cas, elle devrait s'effectuer de nuit pour avoir quelque chance de succès. Dans ces conditions, l'appareillage de Brest ne pourrait avoir lieu que dans l'après-midi, donc au vu et au su de tout le monde. C'était là compter sans l'audace de Ciliax qui, tenant le même raisonnement que les Anglais, s'était dit que la meilleure chance résidant dans la surprise, c'était de jour que les cuirassés devaient forcer le détroit !
Cela fait maintenant quatre jours que le Lieutenant de Vaisseau Philippon, employé à l'Arsenal de Brest et espion pour le compte des Alliés, a signalé à Londres l'appareillage désormais imminent des cuirassés. Surveillez tout particulièrement la période de la pleine lune, a-t-il précisé... Mais pour quelle destination ? Le Scharnhorst et ses complices vont-ils prendre la route du Nord, celle de l'Est ou encore celle de l'Ouest et pourquoi pas celle du Sud ? Où placer une force d'interception ? Et quelle force ? Car l'adversaire est de taille ! Autant de questions qui se posent aux Lords de Whitehall. Néanmoins, afin d'être informée le moment venu, l'Amirauté a dépêché le sous-marin HMS Sealion en faction à la sortie du goulet de Brest. D'autre part, le plan Fuller a été également mis en application, provoquant le regroupement sur les bases de la côte Sud de l'Angleterre, de centaines de chasseurs, bombardiers et avion-torpilleurs. Si les Allemands veulent forcer le détroit, ils seront accueillis ! Et si malgré tout, ils venaient à échapper à la Royal Air Force, il resterait encore les centaines de mines que l'on s'est empressé de mouiller entre Boulogne et Ouessant, sans compter les centaines d'autres immergées le long de la côte hollandaise. Et si toutefois, ils décident de foncer dans l'Atlantique, on finira bien par les rattraper tôt ou tard. D'ailleurs, la force H basée à Gibraltar a été placée en état d'alerte, à six heures d'appareillage. Tout a donc été prévu et le piège est armé. Il n'y a plus qu'à attendre qu'il fonctionne...
Dans l'après-midi de ce 11 Février, une patrouille aérienne a survolé la rade de Brest : rien à signaler ! Rien qui puisse laisser croire à un appareillage imminent.
Pour sa part, HMS Sealion s'est avancé jusqu'à l'entrée du Goulet et n'a rien remarqué non plus. Il se retire avec la renverse de marée et demeure en patrouille au large de Sein jusqu'à 21 heures 35.
Pour Londres, tout risque d'appareillage est désormais pratiquement écarté d'autant que les Allemands ne se risqueront "probablement" pas de jour dans le Pas de Calais.
Certes, la tranquille assurance des Lords ne les empêche quand même pas d'être sur leurs gardes et comme chaque soir, une escadrille d'avions-torpilleurs chargée de surveiller la sortie de Brest et la Manche, a pris l'air.

Scharnhorst, 20 heures 25...
Sur la passerelle du cuirassé où malgré l’éclairage rouge règne une quasi-obscurité, Ciliax, le Kapitän zur See Kurt Hoffmann, commandant le bâtiment et quelques officiers supérieurs tiennent un conciliabule secret. Une onde d'excitation parcourt le cuirassé dont l'équipage sent confusément qu'il va se passer quelque chose et l'appareillage n'en est que le premier signe. L'heure H a été fixée à 20 heures 30. Quant à la destination, elle ne sera communiquée comme d'habitude, qu'une fois en mer.
Les aussières ont été dédoublées et des amarres passées aux remorqueurs dont on devine la masse plus sombre que la nuit à quelques mètres du bord. La plupart des feux sont éteints tandis que fiévreusement et dans le plus grand silence, les marins du cuirassé s'affairent aux derniers préparatifs. Il est 20 heures 33.
Soudain, voici que le hurlement strident des sirènes résonne sur la ville. Ici et là, des projecteurs s'allument et de leurs pinceaux commencent à fouiller le ciel.
"Alerte avions ! "
Il ne manquait plus que cela, gronde Ciliax.
Instantanément, les équipages se ruent à leurs postes de combat. Des centaines de souliers martèlent les ponts et les échelles. Les canons anti-aérien sont déverrouillés, balancés et placés dans un gisement d'attente. L'ordre d'appareillage est suspendu. Dans un calme angoissant, de longues minutes s'écoulent. Où sont donc les avions qui ont provoqué cette alerte ? On n'entend que le bruissement du vent dans les superstructures et quelques murmures autour des affûts de DCA.
Pour Ciliax, l'instant est critique. Faut-il annuler l'ordre d'appareillage ? La décision est lourde de conséquences car il est des préparatifs qui demain, au grand jour, ne passeront pas inaperçus et le secret si bien gardé jusqu'à présent sera forcément dévoilé, compromettant ainsi tout le succès de l'opération.
Mais, ce que ni Ciliax, ni personne à bord ne sait, c'est que cette alerte a été déclenchée par la seule approche de l'observateur nocturne du Coastal Command et que cet avion est seul ! Et le temps passe...
A 22 heures, la fin de l'alerte n'a toujours pas sonné. L'amiral ne peut courir le risque de donner l'ordre d'appareiller tant que subsiste la menace aérienne. Pour l'Etat-Major allemand, l'heure est pourtant venue de prendre une décision dans un sens ou dans l'autre.
- Si à 22 heures 15 nous ne pouvons toujours pas appareiller, l'opération sera reportée, annonce lugubrement Ciliax. Passé cette heure, nous aurons pris trop de retard pour espérer la mener à bien.
Dans le silence de la passerelle, la tension est grande. Ciliax ne sait que trop qu'il est en train de jouer sa carrière et que désormais, selon le résultat de l'opération, sa décision sera magnifiée ou blâmée
22 heures 10...
L'amiral dont tout le poids de la responsabilité pèse lourdement sur les épaules, arpente nerveusement la passerelle, d'un aileron à l'autre. Terrible solitude du commandement ! Maintenant plus que jamais, s'il en avait seulement douté, Ciliax sait ce que commander veut dire.
22 heures 14...
Fin d'alerte ! Le signal tant attendu retentit enfin, libérant l'Amiral de sa torture et figeant Kurt Hoffmann.
- A vos ordre, Amiral !
- Rappelez aux poste d'appareillage !
Libéré d'un poids énorme, Ciliax retrouve le sourire. Ces quelques hommes qui connaissaient la destination du cuirassé et l'enjeu de cette opération viennent de vivre des minutes terribles dont les équipages ne peuvent avoir conscience, car pour eux l'appareillage de ce soir ne peut être qu'un banal exercice comme souvent par le passé. Dans un ordre parfait, les manoeuvres sont exécutées.
Enfin presque ! Car voici que sur le Prinz Eugen, on connaît un instant d'émotion : l'équipage maladroit d'un remorqueur laisse volontairement ou non, engager une aussière dans l'hélice tribord du cuirassé. Puis, dans la confusion qui s'ensuit, c'est le filet de protection contre les torpilles qui s'en vient à son tour, bouchonner sous la plage arrière. Par chance, on parvient à dégager rapidement le cuirassé mais il s'en est fallu de peu qu'il ne reste seul à Brest !
Finalement, à 23 heures 45, l'escadre est au complet en grande rade. Outre les trois cuirassés, elle comprend deux contre torpilleurs de la classe Narvik, le Z 29 chef de flottille et le Z 25, navires neufs et puissamment armés, ainsi que quatre torpilleurs plus anciens : Paul Jacobi, Hermann Schoemann, Richard Beitzen et Friedrich Inn, destinés à l'escorte des grands bâtiments.
Après encore bien des difficultés de manoeuvre dans la nuit noire, lors du passage du barrage de protection, l'escadre se retrouve enfin tout entière, à l'entrée de l'Iroise mais avec un retard de près de deux heures sur son horaire. Ciliax n'ignore pas que ce contretemps, s'il ne peut être rattrapé risque de causer quelques problèmes aux escadrilles de la Luftwaffe chargées de la couverture aérienne au-dessus de la Manche et qui sont déjà en alerte. Tant pis, les dés sont jetés ! Il faut jouer le tout pour le tout !
- Venez au cap 290, vitesse 30 noeuds !
(A suivre…)

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