Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
news des marins

Un capitaine interim

30 Octobre 2015 , Rédigé par Alain VanHoucke Zingle Publié dans #Histoire

Suite 35 - Le capitaine Intérim

Le 3 octobre 1978, je me rend à Rieme, près de Gand, pour enrôler sur le René 17.
Son commandant est Luc Maesen, le tôlier! Son épouse tient un café resto à Ostende, ouvert d'avril à octobre. Pendant 7 mois, de mars à octobre, il navigue pendant qu'elle fait tourner la boutique. Ensuite, avec leurs économies ils se prennent 5 mois de vacances.

A chaque fois, il se fait donc remplacer par un autre commandant pour une période de 5 mois allant d'octobre à février: coup double gagnant pour le Luc, pour le coup Lucky Luc, qui évite ainsi les mois d'hiver, le brouillard, la pluie, le vent, et les tempêtes qui vont avec, se gardant égoistement le printemps et la période estivale.

Le René 17 a été construit en 1947 en Hollande pour l'armateur Brag. Au départ c'est un petit pétrolier, de 1083 T, d'une longueur de 78 mètres et d'une largeur de 9m, un tirant d'eau de 2,60m, propulsé par 2 moteurs Sulzer de 300 chevaux, et 2 hélices. Une particularité: l'absence de barre de gouverne. Celle-ci est assurée par une sorte de joy-stick relié au tableau de bord par un câble électrique, permettant au commandant d'aller de babord à tribord tout en gouvernant le navire.

Le René s'appelera d'abord Wegenralp, pour devenir le Gotthard en 1968 (armateur: Edna de Bâle), et finalement le "René 17" en 1969 pour le compte de la compagnie belge DERCA. La même année il est transformé en gazier.
Nous transportions du propylène en provenance de Le Havre ou de Rotterdam et à destination de ports belges: Rieme, sur le canal Gent-Terneuzen et aussi Beringen sur le canal Albert.

Le René 17 avait cette particularité d'être à la fois une grosse péniche et un navire de mer: il changeait de statut à chaque retour en Belgique, sans doute pour des raisons fiscales. Cela signifie que nous devions à chaque fois nous arrêter à la frontière belge, pour aller nous déclarer à la douane. Cela se faisait à Terneuzen ou à Anvers.

Autre particularité: des mâts de charge pivotant... il suffisait de les baisser pour ainsi passer sous les ponts.

Lorsque le René 17 était navire de mer, c'est un capitaine du cabotage qui le commandait. Dès qu'il était de retoursur le territoire belge, un schipper (patron de péniche) montait à bord et c'est lui qui assurait la manoeuvre, bien que le commandant soit toujours présent.

Outre le René 17, Derca possédait aussi le René 16, spécialisé dans le transport d'ammoniaque. Un an avant que je rejoigne la compagnie, il y avait eu un accident très grave à son bord. Pendant des opérations de déchargement au port de Rotterdam, la connexion s'était rompue suite aux mouvements du navire le long du quai. Un nuage d'ammoniaque s'était alors répandu autour du navire provoquant la mort du 1er officier et d'un matelot.

Le propylène étant lui aussi un gaz inflammable, inutile de préciser que je prendrai toutes les précautions possibles pendant mon séjour à bord!
Le 3 octobre, je dois embarquer sur le navire qui est à quai à Rieme. Je m'y rend en voiture, longe une première fois le canal Gent-Terneuzen, sans rien voir, pas un navire à l'horizon.

Demi-tour et je repasse à nouveau le long du canal: et finalement je le découvre... Faut avouer que je cherchais un navire bien visible, tout en hauteur, avec un château surplombant le canal et la route. Mais ici il s'agit d'une péniche, et il faut se pencher par la portière pour la deviner... cela fait un peu penser à un sous-marin ayant fait surface!

Je suis accueilli par le commandant Maesen, qui de but en blanc me demande si je sais manoeuvrer un navire... Honnête jusqu'au bout, je lui avoue que nenni!

Et bien , pas de problème: Il envoie un matelot à l'avant, un autre à l'arrière, ordonne de larguer tout, et nous voilà à faire des ronds dans l'eau du canal. Et que je te donne de la barre à tribord et à babord, et que je batte en avant et en arrière... un cours de conduite d'une demi-heure, avant de revenir contre le quai.
En plus, pas de panique: la première semaine, je vais la passer comme 1er officier en sa présence.

Je reprendrai le commandement le 9 octobre.

L'équipage se compose de 7 personnes: un commandant, un premier officier, tous deux de nationalité belge, un troisième officier polonais, un second officier mécanicien et 2 matelots, tous trois espagnols et un cuisinier belge de la région de Namur. Leurs noms? Je me rappelle du prénom de mon premier officier: David.

Tout comme le René 17 possédait son commandant attitré, L:Maesen, il avait aussi son premier habituel: David. Celui-ci prenait ses vacances pendant que Maesen naviguait et restait à bord pendant les 5 mois de son absence, assurant la continuité sur ce gazier un peu particulier. Gros avantage pour le commandant remplaçant: responsable de la navigation il peut se fier à David pour les opérations de manutention.

Et le 9 octobre est là... pas évident lorsque l'on est le seul maître après dieu, qui lui n'y connait rien en manoeuvre de navire et joue donc aux absents... sa grande spécialité!

Un petit constat: pendant cette période de ma vie j'aurai inventé la polyvalence... hé oui, messieurs les officiers de marine français, bien avant vous.

Et cela tout simplement... alors que j'exercais à terre le métier de cabaretier, je repartais en mer comme commandant, pendant que mon ex s'envoyait en l'air avec un boulanger. La polyvalence, je vous dis! Et je peux pous le confirmer: les trois occupations donnent soif... aubaine pour le Morelli, le nom de mon café.

Pourtant je le reconnais: si je n'avais aucune aversion à tenir un café ni à en boire, la troisième occupation n'était pas ma tasse de thé!

Vendredi prochain je vous parle cabotage... pas si évident pour un gars du long-cours!
Photos: Le René 17 et les quais de Rieme sur le canal Gent-Terneuzen.

Un capitaine interim
Un capitaine interim

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article