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news des marins

Les malheurs du René 17

23 Novembre 2015 , Rédigé par Alain VanHoucke Zingle Publié dans #Histoire

BONJOUR FIERS MARINS!

Suite 38.

Suite Trentre-huit ... Qui vaut son pesant de cacahuit(-res) et moules de bouchot!

Cela se passe sur le René 17, un caboteur de la compagnie belge DERCA qui va bientôt quitter Rotterdam à destination du port de Le Havre.

Le commandant intérimaire est un jeune intrépide qui manque d'expérience. C'est son premier commandement, il vient du long cours et ne connait pas grand-chose au comportement des petits navires lorsqu'ils se retrouvent seuls sur la grande bleue, surtout lorsque celle-ci est de mauvaise humeur.

Hors, aujourd'hui, le temps est incertain. La météo marine n'annonce rien de bon pour les prochaines 24 heures. Un coup de vent du Sud-Ouest est prévu en Manche.
Déjà de gros nuages s'amoncellent d'équitation, et pourtant nous n'allons pas à Rennes qu'il faut tenir bon.

Bref, j'hésite à partir... et décide donc de demander conseil à Davy Crokett, de son vrai nom David Blondeel, mon premier officier, un expérimenté du rodéo marin, un vrai du cabotage.

David, il faut l'avouer n'a pas trop la tête à la navigation... nous sommes à deux heures du départ et le ship chandler se fait attendre. Et en cette fin de matinée, outre les provisions de bouche qui manquent, il y a aussi la bière qui se fait rare dans les frigos. D'ailleurs, David, je l'ai découvert en train (un comble!) de faire sa valise: il refuse de partir en mer sans Stella, qui n'est pas la vierge protectrice des marins comme vous le savez tous.

Juste à ce moment, nous entendons un coup de klaxon sur le quai: le véhicule du ship chandler arrive. Allez, les mousses, tous à l'échelle de coupée pour charger les vivres et la mousse.

Cette activité de dernière minute me fait un peu oublier mes préoccupations premières mais primordiales:
"J'y vas-t-y, j'y vas-t'y pas
J'y vas-t-y ?
Y faut-y, y faut-y pas
Y faut-y ?
Si j'y vas pas le patron de Derca y m'verra
Et puis chez moi tout le monde y saura".
Chanté par Marie Bizet, Paroles approximatives et Musique: F.Pearly, P.Chagnon, A.Willemetz, J.Darieux en 1942.

Et c'est ainsi que finalement, après avoir pesé le pour et le contre, je me décide pour le départ.

Maesen, le commandant attitré que je remplace pendant cet hiver 1978, m'avait donné ce conseil: au dessus de force 6, tu restes à quai! En ce moment il y a à peine un Sud-Ouest 4, mais forçant légèrement... donc : "j'y vas-t-y!"
Le début de la traversée se passe pas trop mal, bien sûr la vitesse n'est pas au rendez-vous, mais cela j'en suis coutumier maintenant.

Mais la nuit tombe, nous avons passé Gris-Nez, et en une fois nous nous cognons à la houle qui s'est levée... et dans ce cas là, un caboteur revèle vite fait ses limites: nous n'avançons pratiquement plus et surtout nous dérivons à grande vitesse vers la côte française.

Moi, je suis sur la passerelle, et ce navire qui n'arrive plus à tenir le cap et dérive plus qu'il n'avance... obligé de passer en gouverne manuelle, l'automatique ne contrôle plus rien... et encore, question d'avancer cela ne va plus durer bien longtemps... quelques heures encore, dans le bruit assourdissant des vagues et du vent qui souffle en tempête, dans une mer qui a tourné à 8 Beaufort*, et voilà t'y pas mon René 17 qui commence à culer direction la côte! Et la route qui est si difficile à maintenir, face au vent, navire à la cape, et les vagues qui font tourner le navire d'un bord sur l'autre. Y'a du tangage, y'a du roulis, y'a des coups d'chiens, y'a des tempêtes!

Entretemps mon équipage au complet m'a rejoint sur la passerelle, et comme il fait un peu frisquet, ils ont passé leur gilet... le jaune... celui de sauvetage...
Et le René, il dérive et recule à n'en plus finir. J'ai consulté la carte de navigation... lorsque nous serons dans des profondeurs suffisantes, moindres donc, je devrais peut-être tenter de mouiller les 2 ancres pour éviter l'échouage?

Et à ce moment là, grand bruit au dessus de nos têtes, puis juste à côté de nous, à l'extérieur: c'est le bruit du compas magnétique situé sur le monkey bridge qui a perdu le Nord, vient d'être arraché de son socle lors d'un coup de roulis encore plus violent que les autres, et tombe còté babord... je ne sais par quel miracle, mais il termine sa chute dans le canot de sauvetage!

Nous n'en menons pas grand large, normal en navigation côtière.... Et là, tant pis, quitte à mettre ma superbe en sourdine, je me décide à passer un coup de fil au patron, le réveiller et me faire passer pour un incompétent.

Via la station radio côtière (Saint Lys si ma mémoire est bonne), j'arrive à joindre ledit Bervoets.

- "Allo, (bien qu'à l'eau nous n'y soyons pas encore)...monsieur Bervoets... excusez moi de ce réveil matinal, mais bon... ici on est un peu dans la merde (in the shit)... avec force 8, un navire qui recule vers la côte, un officier mécanicien qui commence à paniquer pour sa machine qui s'essoufle, un compas qui se fait la malle (normal si près de Douvres) .. bref, rien que du pas facile à gérer pour un petit bleu comme moi...

Hé bien, vous me croirez si vous voulez, et je pourrais utiliser ici les vieilles ficelles du roi des menteurs: "Croix de bois, croix de fer, si je mens je vais en enfer", mais mon patron Bervoets ne comprend pas réllement la situation assez dangereuse dans laquelle son navire se trouve.

Qu'est-ce qu'il me répond:
- "Formidable, commandant... vous vous rendez compte...et le commandant Maesen qui prétend que mon caboteur n'est pas fait pour le mauvais temps, et qui refuse de partir lorsque Beaufort* se fâche, ... et voici mon René qui fait vaillamment face à la tempête, David contre Goliath, allez commandant, courage, tout ira bien, et dans l'enthousiame du moment il entonne tout de go la Brabançonne et la chanson du Club Brugeois dont il est supporter:
"Cheerio, cheerio, en in Brugge zeggen ze zo, Anderlecht buiten en Standard kapot, geeft ons de beker en Brugge wordt zot, cheerio..."

Bref, aucun secours à attendre de ce côté là, je raccroche et laisse Bervoets à ses rêves de victoires footballistiques et reprend les rennes de mon étalon (qui n'est pas le talon d'Achille...Hubert, qui possède pourtant plusieurs chevaux).

A chaque fois que le navire s'enfonce dans la vague, l'hélice émerge de l'eau... il faut réduire le nombre de tours, pour relancer ensuite une fois l'hélice immergée, récupérer la gouverne, ramener le navire dans le droit chemin. Et à 7 personnes sur la passerelle, faut en avoir pour ne pas perdre les pédales! Les heures passent très lentement et très vite tout à la fois.

Pour faire court, à ma bonne habitude:

Au moment ou le soleil commence à poindre, où la côte se rapproche dangereusement, où David mon premier est le seul à ne pas ressentir le roulis, Stella aidant, ... à ce moment, disais-je, je m'aperçois tout à coup que la côte se rapproche moins, ne se rapproche plus, commence à s'éloigner, s'éloigne....bref, en un mot comme en 35, 4 virgules et un point d'exclamation: que la tempête se calme, que la houle diminue, que le vent baisse le ton, que la cata est évitée, que le voyage va continuer ainsi que ma carrière que j'imaginais déjà sérieusement menacée!

Je peux enfin changer de cap, revenir sur la route initiale, assez marrant: c'est au moment où je sors du rail d'Ouessant que je reprend le train-train quotidien... le moment d'adresser cette prière: donnez-nous aujourd'hui notre train-train quotidien?

Au Havre nous y arriverons, c'est le cas de le dire,... à bon port. Avec un peu de retard, un canot équipé d'un compas grand comme lui, un caboteur fatigué mais fier d'avoir passé le baptème "des quatre heures" de mauvais temps, à défaut de celui de "l'Equateur" des grands calmes.

* Beaufort: petite explication à destination des florennois de mes lecteurs... Il ne s'agit bien sûr pas ici du café florennois "Les Ducs de Beaufort", mais d'une échelle comportant 13 degrés (de 0 à 12) de la vitesse du vent utilisée dans les milieux maritimes. Le degré Beaufort correspond à un état de la mer associé à une vitesse du vent.

* Beaufort: petite explication à l'usage des non-florennois parmi mes lecteurs... Il ne s'agit pas toujours de l'échelle utilisée par les marins pour mesurer la vitesse du vent... il peut s'agir aussi d'un café de Florennes, mon village natal, où les jeunes de ma génération se retrouvaient pour y disputer des tournois de kickers. On allait aussi "Chez Ida", un autre café florennois, mais c'est une autre histoire qu'il serait trop long de vous raconter!

Conclusion: faisons court, limitons nous au principal, évitons la digression, et surtout, n'oublions pas l'apéro du vendredi, le "petit plus" qui fait d'un week-end qui commence un week-end réussi!

Et je terminerai en chantant ce refrain approprié à mon récit
:
Y'a du tangage, Y'a du roulis
Y'a des coups d'chiens, y'a des tempêtes
Mais quand on est pas des mauviettes
De tous les métiers c'est le plus joli
De l'est à l'ouest, du sud au nord
Toujours contents de notre sort
On est heureux comme un poisson dans l'eau
Les matelots.

A bin rate!
Photos:
René 17 , Echelle Beaufort, Je m'voyais déjà...échoué, Dover Strait.

Les malheurs du René 17
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