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news des marins

Toujours à propos du caboteur RENE 17

15 Novembre 2015 , Rédigé par Alain VanHoucke Zingel Publié dans #Histoire

Suite 37
"Stand-by fore and aft! - Opsingelen! - alles los voor en achter!".
Ce sont mes premiers ordres de commandant du René 17 au départ de Rieme.
Le commandant Maesen a dérôlé une heure plus tôt, me laissant seul aux commandes de ce petit caboteur qui va quitter le quai en ballast. Dans ce cas-ci (vin blanc) cela signifie un tirant d'eau maximum de 1,80m!
Et pour les terriens, une petite traduction: les ordres ci-dessus sont ceux que l'on donne lors du départ du quai: le premier, pour appeler l'équipage aux postes de manoeuvre, à l'avant et à l'arrière ; le second pour demander aux matelots de larguer les amarres tout en en gardant une dernière devant et derrière ; et enfin le dernier ordre: larguez tout! On ne prend pas son envol, sinon nous serions aviateurs, mais c'est tout gomme(que vous pouvez utiliser pour effacer les paragraphes inutiles, comme la digression qui suit par exemple).
Digression:
Si au moment de larguer tout, le navire s'enfonce et coule, il ne vous reste qu'à monter en vitesse dans le canot de sauvetage, et une fois à quai prendre un taxi destination "maison" comme disait "ET" ... ensuite vous inscrire vite fait chez les demandeurs d'emploi, la marine c'est terminé pour vous.
Mais je vous rassure tout de suite: un navire est fait pour flotter, ce n'est pas une pierre, même si certaines, les plates, peuvent faire quelques ricochets avant de s'enfoncer ... il y a aussi les pierres-ponce qui peuvent flotter un certain temps en faisant des bulles... Pilate s'en servait pour se laver les mains.
Fin de la digression.
Nouvelle digression:
Comme prof, la digression a toujours été mon point fort... c'est à cause d'elle que je n'ai jamais réussi à voir toute la matière contenue dans mes cours. Je m'en excuse auprès de mes anciens étudiants, bien que je les soupconne de se rappeler plus de mes digressions que de ma théorie (mon point faible???) du Règlement ou de la Manoeuvre.
Fin de la deuxième digression.
Allez, tout est largué, j'actionne le télégraphe, le machine démarre, et le navire descend le canal Gand-Terneuzen.
Premier arrêt et première manoeuvre: accoster à la frontière belgo-hollandaise. "Rien à déclarer? Circulez, y'a rien à boire!" (parole de douanier).
Cir-culer: décrire un cercle en marche arrière?
Je circule donc, et une heure de navigation plus tard nous arrivons devant l'écluse de Terneuzen.
L'habitude aidant, je me dirige tout de go vers l'écluse pour navires de mer, dont la porte est grande ouverte... mais que non... vu la taille du René 17, je vais devoir passer par l'écluse située juste à côté: celle des péniches.
La procédure:
Il s'agit d'accoster avant l'écluse, patienter, et surtout tendre l'oreille...et au bout du "pier" il y a un haut-parleur, et une par une il appelle les péniches amarrées autour de nous. En entendant son nom, la péniche en question se met en route et entre dans l'écluse... et c'est assez marrant le monde de la navigation d'intérieur: à croire que le télégraphe ne possède que 3 positions, full ahead, full astern et stop. On se croirait au milieu d'un lâcher de pigeons, c'est la course pour entrer dans l'écluse. Prudent, j'y vais à mon aise, quitte à deviner des sourires sur les lèvres de mes collègues sprinteurs!
Ça se passe pourtant bien, et après l'écluse nous descendons l'Escaut pour arriver en mer. Et là, grosse surprise... je vois au loin, droit devant, la bouée A1, en face d'Ostende, et tout à coup cette impression curieuse d'avancer très, mais très lentement. Ben oui, c'est la marée montante, j'ai le courant contre moi, le vent aussi, et avec ma vitesse maximum de 9 noeuds (avec la penne de mon képi en arrière) je n'en fais plus que 5 sur le fond. En plus il y a une forte houle et avec le navire en ballast, j'ai l'impression d'être assis sur un bouchon. Et je vois la bouée à tribord, puis droit devant, puis à babord, et retour, ... je finirai, sans doute la chance du débutant, à passer du bon côté de la bouée. Mais bon: une expérience de plus!
Mais le meilleur arrive!
Nous nous rendons au Havre pour y charger du propylène. La traversée se fait sans encombres. Arrivés à la station pilote, il me disent que je peux remonter seul, comme un grand, sans pilote.
Maintenant il "suffit" de mettre le navire à quai... où ça? Juste devant le paquebot France, au quai de l'oubli, ou se trouve également une usine chimique.
Je m'approche et doit faire demi-tour juste devant le France pour accoster tribord à quai. J'entame ma manoeuvre à vitesse réduite, et au moment ou je suis perpendiculaire à l'axe du canal, voilà-t'y-pas que le vent me pousse vers le France... je fais machine arrière...mal m'en a pris...le navire se met à tourner vers tribord en direction du France... et finalement je réussis à immobiliser le navire, avec la proue à 10m de celle du France qui nous surplombe de 20m, et en dessous de ses amarres de boute!
Je me suis vu dans la situation de Spartacus, le gladiateur romain, pris au piège du filet du rétiaire, dans la célèbre adaptation pour le cinéma du roman de l'écrivain communiste Howard Fast, scénarisée par Dalton Trumbo, commencée par Anthony Mann et terminée par Stanley Kubrick en 1960... ah, toujours ce souci de la précision!
... Et c'est juste à ce moment là que le navire se met à culer, s'extrait de cette position malencontreuse, et que je te donne un babord toute et un "en avant toute" et mon René 17 qui tourne à grande vitesse dans la bonne direction, celle du quai où je vais accoster... il ne me reste plus qu'à battre une nouvelle fois en arrière: je ralentis mon navire, stoppe la giration vers babord, et merde alors, "si gnia nin l'djâle là-ddin" (parole de Ben-hur Marcel), je me retrouve parallèle au quai, à 1 m de celui-ci, navire stoppé!
Les vaches (voir photo ci-dessous) crient bravo, bis, "une autre, une autre, une autre!"
L'agent qui me regardait manoeuvrer depuis la terre ferme est ébahi: il me voyait déjà entrer en collision avec "son paquebot", la prunelle de ses yeux*, et voilà qu'au tout dernier moment je contròle mon étalon comme un cowboy chevronné, et amène ma F1 au paddock!
Je sens que David Blondeel, mon premier officier, a paniqué lui aussi, mais finalement il me regarde avec un air admiratif! Quant à moi je remercie ma bonne étoile des neiges, et me sert un petit verre de prunelle pour retrouver mon calme.
Et ici une petite explication:
* "La prunelle de mes yeux" : la pupille de l'oeil s'est appelée prunelle jusqu'au XVème siècle environ. Quant au mot pupille, il vient du latin 'pupilla' qui voulait dire 'petite fille'. Il existe une variante à cette expression, celle de Jean-Marie le Pen: "j'y tiens comme à la pupille de mon oeil!"
Allez, bon week-end et bon pied bon oeil! (en espagnol: Estar mas sano que una manzana).
Photos:
René 17 - Le France et les vaches - le quai de l'oubli - le port du Havre - la prunelle de mes yeux.

Toujours à propos du caboteur RENE 17
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