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news des marins

Brumes d'Iroise

7 Décembre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoire

Dans les coulisses de l'Histoire.
Ainsi que nous avons déjà pu le constater, le brouillard, en masquant les environs et en assourdissant les sons reste l'un des plus redoutables dangers qui guettent le marin. Si de nos jours, grâce aux moyens de détection et de navigation de plus en plus sophistiqués, les accidents dus à un manque de visibilité sont devenus rares, il n'en était pas de même il y a encore quelques dizaines d'années ou pis encore à une époque où l'on ne connaissait même pas la radio.
Maintenant, associez la brume aux dangereux parages de la mer d'Iroise, ce terrible dédale de courants et de récifs qui s'étend au large de Brest en une région qui n'est plus tout à fait la Manche et pas encore l'Atlantique, bordée au Nord par Ouessant et ses falaises, au Sud par Sein et sa redoutable Chaussée de roches sous-marines et vous aurez alors réuni toutes les conditions propres à engendrer naufrages et autres catastrophes. Mais, écoutez plutôt !

BRUMES D' IROISE
Mardi 16 Juin 1896
A bord du paquebot Drummond Castle de la Castle Mail Line, ce soir est soir de fête pour les cent quarante deux passagers du navire car cette soirée est la dernière avant l'arrivée à Londres qui est prévue pour le lendemain en fin d'après-midi. C'est la tradition à bord de tous les paquebots et le Commissaire de bord, soucieux du souvenir que garderont ses passagers, a organisé lui-même cette manifestation. Bien sûr, la brume est venue quelque peu gâcher le spectacle du coucher du soleil mais qu'importe, on se vengera sur les buffets bien garnis, en particulier en Première Classe. Après tout, le soleil se couchera encore bien d'autres fois, n’est-ce pas ! Alors place à la fête !
Bien que n'étant plus tout jeune, le bateau est cependant loin d'être vieux. Il a quinze ans et jusqu'à présent il a connu une carrière heureuse essentiellement entre l'Afrique du Sud et l'Angleterre puisqu'il effectue depuis sa mise en service la liaison Londres - Le Cap et retour à raison d'un service par mois. Jaugeant 3663 tonnes brutes, il est long de cent dix mètres et porte encore deux mâts dont on a récemment déposé les vergues du grand-mât, ne conservant que celles du mât de misaine sur lequel on peut aux allures portantes, enverguer quelques voiles pour économiser le charbon ou améliorer les performances de la machine à vapeur, un modèle à triple expansion de 600 chevaux. A part ce détail, le Drummond Castle ressemble à beaucoup d'autres. La partie milieu du navire, située entre les mâts est occupée par le château surmonté de la cheminée et de la passerelle ainsi que d'imposantes bouches d'aération. On y trouve également les cabines de Première et celles des Officiers. Les autres passagers et le reste de l'équipage logent pour la plupart dans les entreponts. A l'arrière, derrière le grand mât, un rouf de bonne taille abrite les salles à manger et les salons. Voila en bref l'aspect extérieur du paquebot dont on a récemment profité d’un grand carénage pour repeindre la coque en blanc, lui confèrant ainsi une éclatante nouvelle jeunesse.
Dans les cales du navire ou plus précisément dans sa chambre forte, reposent de nombreux lingots d'or provenant des champs aurifères de la colonie. Ils ont été embarqués dans la plus grande discrétion au Cap le jour du départ. C'était le 28 Mai dernier. Dix neuf jours déjà !
C'est dans son uniforme blanc également que le Capitaine William Pierce dont cette traversée est la première en qualité de Commandant du Drummond Castle, s’est vêtu ce soir pour honorer de sa présence la fête du Commissaire. Grand gaillard de 42 ans au profil d'aigle, son visage massif porte élégamment les profondes rides qui témoignent avec éloquence de sa longue carrière sur mer. Entré à quatorze ans à la Compagnie, il a accompli un très beau parcours depuis son premier embarquement en qualité de mousse en 1868. Après avoir navigué sur les voiliers, il obtiendra quinze ans plus tard son brevet de Capitaine et avec ce diplome, le commandement du trois-mâts Pembroke Castle qui brique la ligne des Indes. Puis, ce sera le commandement du Doune Castle et pour finir le mois dernier, celui de ce paquebot.
Allant d'une table à l'autre, il serre des mains, en baise d'autres. Il lui faudra ensuite écouter le compliment qu'une passagère n'aura certainement pas manqué de tourner pour lui dire combien cette traversée fut agréable, combien le personnel a été attentionné, combien... Bref, le compliment habituel. Les mondanités ne sont pas le plaisir de Pierce mais il est des obligations liées à son rang auxquelles il n'est pas possible de se soustraire. Pourtant, ce soir, il les abrège autant qu'il le peut car il lui tarde de regagner sa passerelle. A dix heures il doit y avoir un nouveau sondage et il ne veut pas le manquer. Il veut être certain de sa position avant d'arrondir la pointe de Bretagne. Peut-être est-ce la raison pour laquelle par instants il a cet air absent ?
- Dites-moi, Capitaine, n'y a-t-il pas de danger à naviguer ainsi dans le brouillard ?
Irrité, Pierce se retourne vers la passagère qui l'a interpellé et lui sourit. Il faut tenir son rang et rester aimable.
- Nullement Madame, car nous connaissons exactement notre position !
Voire ! Tout à l'heure, la ligne de sonde a manqué le fond à 120 brasses... Ennuyeux quand même mais le prochain sondage devrait lever le doute. Allez encore cinq minutes et je retourne là-haut !
Pendant son absence, avant que ne tombe la nuit, le Drummond Castle a croisé un autre vapeur, le Werfa, un charbonier en route de Brest sur Cardiff à un quart de mille de distance. La visibilité n'est donc pas si mauvaise que cela. Mais ce qu'il ne sait pas William Pierce, c'est que le Lieutenant Chappell, Officier de quart du Werfa s’est étonné de la route suivie par le Drummond Castle. Il a trouvé qu'il avait comme qui dirait un peu trop d’est dans son nord. Ou peut-être était-ce simplement une impression alors que le paquebot a infléchi sa route pour passer sur l’arrière ?
Dix heures du soir...
Le sondage est réussi cette fois. Exactement quatre-vingt quinze brasses, comme le point estimé. Bon ! La position est donc correcte et l’Officier de quart porte le point sur la carte. Pile sur l’estime ! On ne pouvait pas faire mieux !
Par contre, la brume s'épaissit. On ne va sans doute pas voir le feu d'Ouessant ! Dommage, cela aurait permis de confirmer définitivement la position. Pierce ordonne un coup de sirène toutes les minutes.
Dans les salons, la fête a pris fin et la plupart des passagers regagnent leurs cabines. Seuls quelques hommes s'attardent encore pour vider un dernier verre. Charles Marquardt est de ceux-là. Une dernière pinte et il ira se coucher tout en regrettant lui aussi que le voyage touche déjà à sa fin. A douze noeuds, imperturbable, le Drummond Castle trace sa route marine vers l'entrée de la Manche.
Dix heures cinquante...
Une légère secousse suivie de trois autres plus fortes ébranle soudain le paquebot qui malgré cela semble poursuivre sa route. Que se passe-t-il ? A-t-on heurté quelque chose ? Un bateau de pêche ou peut-être une épave dérivante ?
William Pierce a pour sa part saisi immédiatement le sens de ces secousses car il a aussi entendu très nettement le bruit qu'a fait la coque. Un bruit de déchirure du métal sur quelque chose de particulièrement résistant... Une épave ? Peu probable ! Une roche peut-être ? Pourtant d'après notre position les fonds sont sains !
Vite ! Il faut savoir ce qui s'est passé !
- Signalez les avaries, crie-t-il dans le tube acoustique qui relie passerelle et machine.
Dans les chaufferies, la mer fait irruption par une brèche longue de deux mètres. Le Chef mécanicien ordonne aussitôt de libérer la vapeur. Dans la cale avant, l'eau s'engouffre en quantité, remontant de dessous le plancher.
" Voie d'eau à la chaufferie ! Voie d'eau importante en cale avant !"
Pierce n'a maintenant plus aucun doute. Il a bel et bien heurté un récif ! Mais où ? On répondra plus tard à cette question. En attendant, il a l'impression que l'avant s'est enfoncé. Empoignant le porte-voix, il ordonne :
- Faites monter les passagers sur le pont mais attendez pour mettre les canots à la mer ! Nous ne sommes pas en train de couler !
Deux minutes se sont écoulées depuis le choc. Un groupe déjà important de passagers s'est massé sur le pont, ne comprenant pas trop ce qui se passe, persuadé que ces petites secousses ne peuvent être que sans gravité.
Un mécanicien fait irruption sur la passerelle.
- La machine est pleine d'eau Capitaine ! Le bateau ne va pas tenir longtemps !
En effet, l'avant semble s'être encore enfoncé.
Dix heures cinquante trois minutes...
Les machines sont stoppées. Filant sur son erre, le bateau continue à avancer. L'inquiétude est maintenant devenue grande chez les passagers dont le nombre sur le pont va grossissant.
Quatre minutes...
Cet enfoncement qui ne semble pas vouloir s’arrêter inquiète sérieusement Pierce qui a la terrible impression que la situation est en train de lui échapper.
- Mettez les canots à la mer ! Pas de panique ! Il y aura de la place pour tout le monde ! Faites embarquer les femmes et les enfants d'abord !
Cinq minutes...
Tel un râle, un grondement sourd se fait entendre dans les fonds du navire qui s'enfonce brutalement d'un mètre par l'avant. Cette fois, un vent de panique souffle sur le pont où fiévreusement, au milieu des cris, on s'active à dégager les canots de leurs bossoirs.
Six minutes...
La sirène hurle l'appel au secours du Drummond Castle. Pierce ne comprend toujours pas où il a bien pu toucher un récif. Sous ses pieds, son cher bateau n'en finit pas de s'enfoncer.
Sept minutes...
A présent, le pont est le siège d'un désordre effrayant. Des passagères hurlent, des enfants crient ; la bousculade est indescriptible et l'équipage submergé ne parvient plus à poursuivre la mise à l'eau des canots. S'ajoutant au vacarme environnant, la sirène dont le sifflet s’est coincé hurle en permanence.
Huit minutes...
Un craquement sinistre retentit sous le pont avant. Un panneau de cale saute. L'air s'échappe en sifflant par tous les orifices. La mer est maintenant à hauteur du pont et aucun canot n'est encore à l'eau. Une explosion assourdie se produit sous le château. Une chaudière sans doute !
Puis d'un seul coup, l'avant plonge dans la mer, l'arrière se soulève et le navire glisse très vite sous l'eau. En quelques secondes, il disparaît totalement dans un gigantesque remous qui entraîne vers le fond des centaines de vies.
La tombe marine se referme sur un dernier tourbillon tandis que de nombreuses épaves remontent des profondeurs ainsi que quelques rescapés.
Huit minutes ! C'est le temps incroyablement bref qu'il aura fallu pour voir disparaître à jamais le grand paquebot blanc. Entre Ouessant et Molène, les Pierres Vertes viennent d'ajouter une nouvelle victime à leur sinistre palmarès et celle là, elle est de taille !
Après l’épouvantable vacarme du naufrage, c'est maintenant un silence de mort ou presque qui plane sur le lieu de l'engloutissement. Choqués par la soudaineté du drame, une dizaine de rescapés, une vingtaine peut-être, appellent faiblement un secours problématique en surnageant au milieu des épaves.
Par chance malgré tout, un pêcheur molènais attardé hors de chez lui a entendu l'appel de détresse lancé par la sirène du paquebot. Le temps d'alerter d'autres pêcheurs et une dizaine d'embarcations prennent la mer se dirigeant au hasard dans la direction d’où l’on a entendu le son lointain. Avec la brume ce n'est pas évident d'autant qu’à présent on n'entend plus rien. Ce n'est que plusieurs heures après le naufrage que le hasard va conduire les molénais sur les lieux où l’on y repêche surtout des cadavres, mais aussi trois rescapés.
Ces trois hommes, deux matelots nommés Wood et Godbolt ainsi que le passager Charles Marquardt, vont être les seuls survivants.
Toute la journée du 17, les pêcheurs molénais auxquels se sont joints ceux d’Ouessant explorent la zone du naufrage, mobilisent leurs forces et leurs moyens, cherchant encore d’hypothétiques survivants et recueillant le plus possible de ces corps qui flottent en surface afin de leur donner une sépulture chrétienne. A Molène ce sont une vingtaine de victimes dont une petite fille qui seront pieusement inhumées. D'autres le seront à Ouessant ou dans divers cimetières de la côte, partout où la mer repue continuera à rejeter des cadavres plusieurs jours durant.
L'Angleterre apprendra la catastrophe l'après-midi suivant et ce jour là, dans le grand hall d'entrée du bâtiment de la Compagnie Lloyds, la cloche tintera une nouvelle fois pour annoncer la perte d'un navire. Le retentissement de ce naufrage sera considérable dans toute la nation jusqu’au sommet de la monarchie. Touchée par l'abnégation et le courage des bretons qui ont tant fait pour soustraire à la mer le plus possible de corps, la reine Victoria offrira à l'île de Molène une citerne permettant de conserver l'eau douce. Un cadeau d’une valeur inestimable dans cette île où ne coule nulle source.
Ainsi disparaissait le Drummond Castle, nouvelle victime des eaux tumultueuses du Fromveur, de ses récifs et de ses brumes redoutables, entraînant dans la mort 243 passagers et marins.

Brumes d'Iroise
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