Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
news des marins

Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure

29 Décembre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoire

LES COULISSES DE L’HISTOIRE
Quittons pour une fois ces mers et ces lieux qui nous sont familiers pour nous rendre aux Iles Marquises à une époque où la France à l’instar d’autres nations européennes cherchait à élargir sa zone d’influence dans le Pacifique. Dans cette histoire nous allons retrouver des marins non pas à la mer mais cette fois en tant que combattants à terre. Le 18 Septembre 1842, une brève mais violente escarmouche opposait un détachement de marins français aux indigènes de l'Ile marquisienne de Tahuata. Au cours de l'affrontement, le commandant du détachement et son second, deux officiers de Marine et une vingtaine d’hommes tombaient sous les balles des insurgés. Voici l'histoire de cet épisode peu connu du déploiement de la France dans le Pacifique.

Embuscade aux Marquises, des fusiliers marins avant l’heure.
Transportons nous au matin de ce Dimanche sur la place du village de Vaitahu, une vaste esplanade déboisée qui surplombe la mer. Il est 7 heures 30 et dans l’air, règne déjà une chaleur moite au parfum de tiaré. La place emplie d’hommes en armes est parcourue par une agitation inhabituelle tandis que dans le brouhaha des conversations d’où fusent des ordres se forment les trois colonnes de marins de la 120e compagnie qui s’apprètent à partir vers l’intérieur de l’île pour une mission d’autorité à l’égard de la population locale. A la tête de ces colonnes armées, trois officiers. La première est commandée par le Capitaine de corvette Edouard Halley qui sur décision de l’Amiral du Petit Thouars Chef de la Station Navale du Pacifique, exerce également le commandement de l’île où il représente l’autorité de Louis-Phillippe, Roi des Français. La seconde est commandée par son second, le Lieutenant de Vaisseau Philippe Laffon de Ladebat et la troisième est placée sous les ordres d’un officier de l’Infanterie de Marine, le Capitaine Cugnet.
Quelques mois après la prise de possession officielle de l’île par l’Amiral du Petit Thouars, une cérémonie qui s’est déroulée le 1er Mai avec faste et allégresse, c’est le premier incident sérieux qui oppose la France aux Marquisiens. Comment en est-on arrivé là ? Il apparait de nos jours que l’acceptation bienveillante des populations locales s’est au fil des mois transformée en rejet à mesure que les Français s’installaient sans trop tenir compte des us et coutumes locales. C’est ainsi que peu à peu se creusait le fossé entre les deux communautés jusqu’à ce que le souverain marquisien, le Roi Yotété à l’origine ami personnel de l’Amiral, outragé de voir rabaisser ainsi son peuple et lui-même avait décidé de se retirer de Vaitahu et de s’établir sur les hauteurs de la partie centrale de l’île. Halley ne pouvait accepter cette situation qui l’isolait en bord de mer avec ses hommes et avait à plusieurs reprises demandé à Yotété de revenir ce que ce dernier persistait à refuser et de proche en proche, le ton avait fini par monter. Manifestement le conflit de personnalité entre Halley et le Roi formait blocage malgré les efforts néanmoins faits de part et d’autre. En dernier ressort, la propre fille du roi avait tenté une mission de conciliation l’avant-veille mais la négociation avait une nouvelle fois achoppé sur le refus de Yotété de redescendre au village avec son peuple, les Marquisiens en la circonstances se déclarant prêts « à mourir aux côtés de leur souverain » ce à quoi Halley avait répondu :
- S’il en est ainsi alors c’est la guerre !
Voilà où on en était en ce dimanche matin avec d’un côté les Français bien décidés à faire entendre raison au Roi qui se laisserait, pensait-on, convaincre au vu de la troupe armée venue jusqu’à lui et de l’autre, le petit peuple indigène tout autant persuadé de son bon droit.
La colonne Halley a prévu de s’enfoncer vers les hauteurs en suivant d’abord le fond de la vallée tandis qu’à sa gauche, la colonne de Ladebat va faire mouvement en remontant le flanc du morne et la colonne Cugnet en fera autant sur le flanc opposé. La vallée de Vaitahu est en effet encaissée entre deux mornes aux flancs abrupts et s’ouvre sur la mer en une grande plage où se jettent les eaux de la ravine. Les sentiers qui la parcourent sont souvent escarpés surtout à flanc de morne, notamment du côté où progresse à présent le jeune Lieutenant de Vaisseau. A mesure que l’on se rapproche du sommet, le sentier est devenu plus étroit et c’est en file indienne que la colonne poursuit son chemin entre un talus de forte pente couvert de végétation et un fossé naturel dans lequel on aperçoit la tête des roseaux. On atteint alors un pli de terrain dans lequel un saut-de-loup transversal force le sentier à faire un coude où s’élèvent quelques grands cocotiers dont l’un occupe l’angle externe du coude formé par le chemin.
Au moment où Philippe Laffon en tête de ses hommes débouche brusquement à la sortie du chemin, il aperçoit immédiatement sur l’autre bord un poste indigène composé essentiellement d’un muret de pierres sèches percé de meurtrières, entourant une case bâtie sur pilotis au milieu des arbres.
A l’instant où parait l’officier, une voix forte venue de derrière le retranchement jette un ordre :
- Tapou !
En langage marquisien l’expression désigne un lieu sacré où il est interdit de pénétrer.
Surpris et se sentant sans doute menacé, Philippe Laffon épaule son fusil et fait feu à deux reprises. En réponse, une salve nourrie retentit et le Capitaine touché à la tête, s’effondre. Cinq matelots sont également atteints. Gênée par l’étroitesse du sentier, la colonne effectue aussitôt un mouvement de repli tandis que quelques hommes s’embusquent dans les buissons pour fixer les Marquisiens. La fusillade alerte la colonne Halley qui progressait en contre-bas, laquelle se hâte pour monter prêter main forte. En peu de temps, Halley rejoint le lieu de l’embuscade et, parvenu au fatal tournant, il s’abrite derrière le cocotier faisant l’angle pour étudier la situation alors que de part et d’autre, des balles sifflent et des hommes tombent. Quelques instants plus tard, alors qu’il veut rallier des hommes à lui, il se découvre totalement pour en donner l’ordre. Il est aussitôt atteint en plein front et s’écroule contre le tronc du cocotier où il demeure à genoux, enserrant le tronc, à deux mètres du corps de son second.
Immédiatement, le Capitaine de Corvette Laferrière, commandant la gabare Bucéphale, qui s’était joint au dernier moment à cette expédition que l’on pensait être une simple manœuvre d’intimidation, prend la direction des opérations et avec les restes de la colonne de Ladebat, parvient à contourner puis à dominer le retranchement adverse dans lequel il se précipite. Rapidement les Marquisiens décrochent et battent en retraite par des chemins connus d’eux seuls. Il est hélas trop tard pour nos marins ; leurs deux officiers ont été tués sur le coup ainsi qu’une vingtaine d’hommes. On tentera bien de poursuivre les indigènes mais sans jamais parvenir à portée et très vite, le contact est perdu. Il ne reste plus qu’à revenir se regrouper sur les lieux du drame d’où la mort dans l'âme, les survivants, reprennent le chemin de la baie emportant morts et blessés. Le surlendemain on procède à l’inhumation face à la mer des victimes françaises au nombre desquelles Philippe Laffon dont ce jour là était son 32e anniversaire.
Face à cette situation inattendue, les Français décideront en attendant les renforts que l’on s’est empressé d’envoyer chercher à Taiohae dans l’île voisine de Nuku Hiva, de se retrancher sur place à Vaitahu et de là, provoquer les indigènes à attaquer, ce qui parait être la meilleure solution pour leur faire subir des pertes notables. C'est d’ailleurs ce qui ne manquera pas de se produire à plusieurs reprises les jours suivants. Enfin, le 23 au matin, la corvette La Boussole qui outre des troupes, apporte de l’artillerie et des munitions arrive en rade. Le 24, en fin de matinée, les Marquisiens qui depuis la veille évacuaient les hauteurs se manifesteront une dernière fois en déclenchant une fusillade nourrie puis le silence s’installera.
Le temps de la diplomatie était revenu. Finalement grâce à l’intercession d’un missionaire, le peuple marquisien par la voix de ses chefs, sollicitait le retour de la paix. Progressivement, crainte et défiance finissaient par s’estomper tandis que Français et Marquisiens tournant le dos à ce sinistre épisode fort heureusement sans lendemain allaient désormais apprendre à vivre en bonne intelligence.

Sources : SHD Vincennes
Archives de la famille Laffon de Ladebat
Iles Marquises ou Nouka-Hiva - Ouvrage collectif (Arthus Bertrand Ed. 1843)
Max Radiguet - Les derniers sauvages (Phébus 2001)
Christine Prigent - Dupetit Thouars (Riveneuve Editions 2010)

Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure
Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure
Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure
Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure
Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure
Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure
Embuscade aux Marquises,des fusiliers marins avant l'heure

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article