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news des marins

Les voeux du Kaiser

29 Décembre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoire

LES COULISSES DE L’HISTOIRE
1 Janvier 1915
Les vœux du Kaiser
Si la dernière nuit de l'année est généralement une nuit de festivités, il n'en va pas toujours de même pour le marin, tout particulièrement en temps de guerre. C’était justement le cas en cette nuit de Saint Sylvestre 1914 alors que les armes de l’Empereur Guillaume s’apprêtaient à adresser aux hommes du Roi George une sinistre carte de vœux.
Retrouvons la 5e Escadre de Ligne de la 2e Flotte de la Navy en cette nuit de Nouvel An.
Les huit cuirassés composant cette escadre ont pris la mer voici quelques heures pour une patrouille de routine et des exercices au large de Portland. La Grande Guerre est commencée depuis quelques mois et nul n'a encore idée des ravages que les armes nouvelles comme le sous-marin, vont bientôt causer sur mer. En la circonstance, aucun de ces satanés engins n'ayant été signalé, l'Amirauté a commis l'imprudence de faire appareiller ses cuirassés sans une escorte de destroyers. Manque de réflexe sans doute mais surtout grave lacune, impensable de nos jours, tant il est vrai que le danger sous-marin est maintenant trop connu pour être négligé. Une erreur qui ,avant longtemps, allait avoir des conséquences dramatiques pour l'un d'entre eux. ainsi que nous allons le découvrir à présent.

Une forte brise de suroît soulève les eaux de la Manche et fait déferler la crête de ses vagues que les lourds cuirassés éventrent profondément de leur longue étrave telle une cognée. A bord des uns et des autres, on a tout juste fini de ranger les postes et de remettre les tables aux barrots car malgré le conflit, on a fêté la nouvelle année. Oh bien modestement ! Un cuirassé à la mer en temps de guerre n'a rien d'une salle de banquet ! Mais au moins on aura marqué l'évènement avec un ordinaire amélioré et une extinction des feux un peu plus tardive qu'à l'accoutumée. D'ailleurs, que craindre sur cette mer déserte et de surcroît à quelques milles des côtes d'Angleterre ?
Et pourtant ! Non loin de là, le Kapitänleutnant Rudolf Schneider, commandant l'U 24 patrouille lui aussi... Nouvel An ou pas, c'est la guerre ! Et il faut être vigilant cette nuit comme toutes les autres. Il semble bien qu’il n'y a que chez les Anglais que l'on se montre insouciant ! Aucun sous-marin n'ayant été signalé depuis plusieurs jours, c'est donc qu'il n'y en a aucun à la mer dans cette zone ! Elémentaire, n’est-ce pas !
La nuit est claire, le froid vif et la visibilité de l'ordre de deux milles. Il est deux heures quarante cinq lorsque l'un des veilleurs du sous-marin allemand donne l'alerte.
- De grands bâtiments feux masqués dans le 80 !
Tous les sens en éveil, Schneider scrute la nuit sombre dans le gisement indiqué et découvre à son tour le magnifique spectacle que constitue la force cuirassée britannique.
- Alerte ! Plongée ! Immersion 10 mètres !
Un coup de klaxon strident retentit à l'intérieur du fuseau d'acier et en quelques instants, la terrible machine de combat est parée à manoeuvrer. Dans le périscope, Schneider stupéfait découvre que les cuirassés n'ont même pas d'escorte. Un cadeau pareil pour débuter l'année, c'est vraiment trop beau! L'équipage que le commandant tient informé de minute en minute est très excité. Tout le monde en effet a encore présent en mémoire l'exploit de l'U 9 qui quelques mois plus tôt avait coulé l'un après l'autre, comme à l'exercice, les croiseurs Aboukir, Cressy et Hogue en mer du Nord. Et si ce Premier de l'An allait être leur jour de gloire à eux aussi ?
Schneider y pense également en donnant les éléments de lancement aux torpilleurs.
- Gisement 82 degrés... Distance 700 mètres... Parez tube Un !
- Tube 1 paré !
- Attention pour lancer... Feu !
Brusquement allégé du poids de la torpille, l'U 24 prend une légère pointe positive que le Chef Mécanicien corrige aussitôt. A haute voix, l'Officier en Second égrène les secondes qui se sont écoulées depuis le tir. La tension est à son comble parmi l'équipage qui attend comme une délivrance le fracas de l'explosion de sa torpille contre le flanc ennemi.
- 50 secondes... 55... 1 minute...
- Cessez de compter, Lieutenant, nous l'avons manqué !
Terriblement déçus, les marins se taisent. Mais s'ils savaient que leur torpille vient de passer sous la quille du Prince of Wales, le navire-amiral de la 5e Escadre, ils rugiraient de dépit.
Schneider a repris le périscope et n'en croit pas ses yeux tant le spectacle qui lui est offert est inespéré.
- Sapristi ! Il y a toute une ligne de cuirassés derrière ! Et toujours pas d'escorte !
Par crainte d'attirer sur lui le mauvais sort, l'équipage manifeste discrètement sa joie. Encore cinq et toujours pas d’escorte ! Cette fois on ne va pas les manquer ! Schneider évolue pour lancer par les tubes arrière sur le premier de la file.
- Tube 3... Los ! Tube 4... Los !
Expulsés de la coque de l'U 24, les deux poissons d'acier s'élancent et filent à grande vitesse sous la mer. Le décompte des secondes a repris. Cette fois, il n'ira pas loin ! Au bout de 20 secondes, une violente explosion retentit, saluée par un hurlement de joie dans le sous-marin. Le commandant qui vient de ressortir le périscope commente les effets du tir.
- Il est touché sur tribord, à hauteur de la cheminée avant ! Il commence à prendre de la gîte !
A bord du Formidable car c'est lui qui vient d'être touché, après quelques instants de stupeur incrédule, la discipline reprend le dessus. La machine signale une voie d'eau trop importante pour pouvoir être aveuglée avec de simples paillets et la gîte atteint rapidement vingt degrés. Le cuirassé est sérieusement touché. Plus de lumière ! Plus de vapeur ! Il faut manoeuvrer à la main. Couché en travers de la vague, le vieux navire supporte de plus en plus difficilement l'assaut des lames.
L'ordre d'évacuation est donné. L'inclinaison prise par le bâtiment rend la mise à l'eau des embarcations très délicate et soudain, c'est l'accident : un canot chargé d'hommes se renverse et la vague projette les naufragés contre la muraille d'acier de la coque. Le canot est mis en pièces. Les hommes sont tués, assommés, noyés. Il fait très froid et la mer est glacée.
Autour du cuirassé agonisant, le vide s'est fait. Soucieux de ne pas exposer ses cuirassés à une nouvelle torpille, l'Amiral Bayly a donné l'ordre de dispersion... Et pas le moindre destroyer pour sauver les naufragés ! C'est le vide glacial de la mer et de la mort.
A moins d'un mille, le périscope du sous-marin qui contourne sa victime déchire par instants le sommet des vagues.
Il est maintenant trois heures du matin. Chez les Anglais, il y a déjà beaucoup de victimes. Plongés brutalement dans cette eau à quelques degrés, les rescapés n'ont guère de chances de survivre bien longtemps. Malgré sa blessure, le Formidable flotte encore et d'aucuns se prennent à regretter de n'être pas restés à bord.
Mais soudain, les rescapés transis de froid voient le cuirassé trembler tandis qu'une immense gerbe d'eau s'élève sur son flanc bâbord. L'U 24 vient de donner le coup de grâce à sa victime. Dans un dernier spasme, le lourd cuirassé se redresse puis deux explosions fulgurantes mettent un terme à son agonie. Envahi par l'eau que désormais plus rien ne retient, il s'enfonce chaque seconde davantage et en quelques minutes, il disparaît dans un affreux bouillonnement qui aspire nombre d'hommes.
Et deux heures et demie après le torpillage, la mer est toujours déserte. Non ! Voici qu'apparaît un paquebot neutre brillamment éclairé. Les naufragés pleins d'espoir manifestent leur présence en criant et en tirant quelques fusées de détresse qui partent dans la nuit...
Espoir vite déçu, hélas ! Sans doute, le neutre craint-il trop pour sa vie et au mépris de toute règle de solidarité en mer, il passe a toute vapeur, comme indifférent. Le silence recouvre à nouveau le lieu du drame tandis qu’avalé par la nuit, disparaît le feu de poupe du paquebot. Du cuirassé il ne subsiste plus que de nombreuses épaves à la dérive et plusieurs centaines d'hommes qui, les uns après les autres, abandonnent, meurent de froid ou d'épuisement.
Peu avant l'aube, le destroyer Topaze que l'Amiral Bayly a appelé au secours du cuirassé arrive enfin sur les lieux du torpillage où il ne sauve que 43 hommes ! Dans la journée, 190 autres à demi morts de froid seront recueillis à bord des canots de sauvetage ou dériveront jusqu’à la côte. Le bilan est dramatiquement lourd.
Le Commandant Loxley et 546 de ses hommes ont péri.
Quelques jours plus tard, Bayly était publiquement blâmé et relevé de son commandement pour n'avoir pas porté assistance au cuirassé. Punition incomplète car ne frappant que lui alors que la faute première incombait à ces Messieurs de l'Amirauté qui n'avaient pas jugé utile de faire escorter l'escadre. De toutes façons, si l'Amiral Bayly avait laissé sur place un cuirassé pour venir en aide au Formidable, il y a fort à parier que celui-ci aurait subi le même sort et Bayly eut été sanctionné de la même manière... Faisant l'objet d'une mutation disciplinaire, l’Amiral est envoyé prendre le commandement de la station de lutte contre les sous-marins de Queenstown. Il y fera toutefois un excellent travail jusqu’à la fin de la guerre. Ajoutons aussi que la réputation de Lewis Bayly était telle dans la Navy que bien peu sans doute se seront apitoyé sur son cas.

Les voeux du Kaiser
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