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news des marins

Misère misère

7 Décembre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoire

Les coulisses de l'Histoire
MER MISERE.
L'histoire qui suit est une histoire vraie que j’ai recherchée à la demande de le famille du Lieutenant Chéhu. Les acteurs de cet obscur épisode de la guerre sous-marine ont gardé leur vrai nom et leur histoire est totalement véridique. J'ai juste introduit un peu de fiction en choisissant le mode romanesque pour la raconter, non pas comme un dossier mais comme un drame, un drame humain dans lequel des hommes, de modestes êtres humains emportés dans le tourbillon d'un conflit planétaire comme des millions d'autres, vont soudain rencontrer leur destin au détour d’une vague de cet océan dont ils tirent leur existence.
Ce choix n'a d'autre but que de compléter la reconstitution à laquelle je crois qu'en cette absence, il aurait manqué la vérité et la dimension humaines.

16 Septembre 1917, sur les bancs de Terre-Neuve.
Au terme d'une saison de six mois en pêche, la cale du trois-mâts goélette Jeannette, du port de Saint Malo est enfin pleine. Les dernières morues sont piquées une à une dans les doris et jetées à bord dans la joie. C’en est fini de cette campagne ! Pas trop tôt ! Demain, on va ranger tout le matériel, saisir les doris aux postes de mer et s’en retourner au pays. Demain, on débanque !
Le même jour, base allemande de Wilhelmshaven…
Dans la douceur d’une soirée de fin d’été, la silhouette sombre d’un sous-marin se glisse silencieusement vers la sortie du port puis vient sur bâbord pour mettre le cap au large : un loup quitte sa tannière et part en chasse. Les eaux tranquilles de la Jade caressent une dernière fois ses flancs tandis que sur l’avant tribord, s’allume le feu d’Eckwarden. Une nouvelle croisière commence pour 32 hommes, non pas une croisière d’agrément, mais une patrouille de chasse au trafic maritime des Alliés dans un secteur situé en Atlantique, au large du Golfe de Gascogne. Les ordres que son Commandant a reçus du Chef de Flottille juste avant son départ, lui prescrivent de se rendre dans cette zone en contournant l’Angleterre par le Nord avant de redescendre dans le sud vers son secteur. Sa mission est de couler tous les navires ennemis qu’il rencontrera. La date et la route du retour sont à la discrétion du Commandant, en fonction de l’évolution de la mission et du carburant restant. C’est une patrouille d’environ un mois pour laquelle on a empli de vivres tous les endroits possibles du sous-marin et aussi embarqué 12 torpilles ainsi qu’un millier d’obus.
Ce sous-marin est l’U-90 qui appareille pour sa première mission de guerre au terme d’une préparation d’un mois durant laquelle le bateau, l’équipage et son Commandant ont appris à se connaître.
Le destin est en marche, un destin qui va faire se couper les routes de ces deux bateaux, un destin qui va faire se croiser deux équipages, l’un de pêcheurs, l’autre de combattants des profondeurs.

2 Octobre 1917, dans l'Ouest du Golfe de Gascogne, à plus de 300 milles de terre…
Cela fait maintenant quinze jours que la Jeannette a débanqué pour entamer enfin son voyage de retour vers la France. Deux semaines que son équipage a débuté le décompte des jours qui les éloignent encore de Saint Malo et de leurs familles. Mais sous les remparts de l'antique cité corsaire, on n'y est pas encore car pour l'heure c'est vers Bordeaux que l'on fait route. Bordeaux où l'on va livrer les 200 quintaux que l'on a empilés sous le pont en rangées bien alignées. Deux cent quintaux de belle morue, salée juste comme il faut, c'est-à-dire ni trop ni trop peu. Le bon résultat de cette savante alchimie entre le poisson et le sel, c'est à l'ami Jacques Martel qu'on le doit. A bord, le pelletas c'est lui ; il est cet homme qui a la lourde responsabilité du salage des prises, cet homme sur qui tout le bénéfice de la campagne repose. Une pelletée de sel en trop, c'est la morue qui sera brûlée et immangeable ; une pelletée de sel en moins et le poisson va tourner, devenir invendable. Ah oui ! c'est une lourde responsabilité qui pèse sur les épaules de cet homme d'âge mûr, ce pelletas, un marin à part entière qui n'en est pas à sa première campagne sur les Bancs. Les Bancs ! C'est ainsi que l'on appelle toute cette zone de pêche qui s'étend au sud de Terre Neuve sur une zone de hauts-fonds balayés par le courant du Labrador, ce courant froid descendu de l'Arctique. C'est là justement où la morue aime à frayer car la nourriture y est abondante. Tout un vaste champ de plusieurs centaines de milles carrés sur lequel se retrouvent par dizaines des goélettes venues de tous les ports de France qui arment à la morue, avec en tête Saint Malo et Fécamp. On appareille début mars pour un été entier sur les Bancs ; en fait un printemps plus un été et une partie de l'automne car ce sont trois saisons que ces pêcheurs sacrifient chaque année, trois saisons dans les brumes et le froid de ces hautes latitudes où il règne un climat dont nul ne voudrait se satisfaire. Combien parmi ces rudes marins passeront ainsi la plus grande partie de leur vie sans jamais voir un printemps. Mais il y a aussi cet impérieux besoin de gagner non seulement sa vie mais surtout celle de sa famille, celle de ses enfants que l'on ne voit pas grandir et que l'on quitte aussitôt que l'on commençait à les connaître pour une nouvelle campagne. Puis un jour ces enfants à leur tour, ceux de sexe masculin du moins, s'en iront à Terre Neuve ou à Islande tandis que les filles épouseront un autre pêcheur et donneront naissance à leur tour à de futurs terre-neuvas.
C'est à tout cela que songe Marie-Ange Chéhu, lieutenant de la Jeannette. Lieutenant aujourd'hui et qui sait, à l'occasion de la prochaine campagne, peut-être Capitaine à son tour si l'armateur veut bien le distinguer et reconnaître en lui une personnalité de chef. Pour l'heure, on se contente de ce que l'on a et on suppute le nombre de jours qui le séparent encore d'Agathe, cette jolie épouse qui l’attend en pays de Rance et qui en cinq ans lui a déjà donné trois beaux enfants tous conçus pendant ces hivers à terre entre deux campagnes.
Voyons, si dans deux jours… Allez, mettons trois pour compter large, on peut s'amarrer à Bordeaux, il ne faudra pas plus de deux jours ou trois tout au plus pour décharger et peser la morue car tout le monde va s'y mettre et avec quel entrain, trop contents qu'on est d'en finir ! Espérons aussi que ces maudits négociants trouveront la morue assez belle pour en donner sinon le juste prix, le prix de la peine des hommes, au moins le prix qui permettra de rembourser les avances et de rapporter à la famille quelques sous bien utiles pour l'hiver.
Comptons ensuite une journée de plus pour descendre la Gironde avec le pilote que l'on débarquera devant Cordouan. Ensuite, cap au nord nord-ouest jusqu'au large de Sein, puis ce sera Ouessant tout auréolé d'écume que l'on arrondira respectueusement et lorsque l'île et ses dangers seront bien parés, alors là, cap à l'est ! Droit sur Saint-Malo, cap sur la maison ! Ceci représente bien trois ou quatre jours de plus selon les vents, ce qui fait que d'ici moins de deux semaines, on devrait se retrouver parmi les siens, sur cette terre de haute Bretagne, terre de marins, de pêcheurs s'il en est, tout autant que de cultivateurs. Marin ou paysan, pas vraiment d'autres choix.
Pour lui, le choix fut la mer. Question de goût, ce que ne conteste pas le jeune officier mais ce choix, non seulement il en est satisfait mais surtout il en est fier. Pour lui, il n'y a que deux races d'hommes : les marins et les autres.
Et les terre-neuvas cré vingt dieux, c'est tout comme pas des bourgeois ou des cul-terreux !
Devant l'étrave de la goélette qui, portée par une faible brise de noroît, file un petit trois nœuds cap au sud-est, la nuit se fait et commence à noyer l'horizon dans l'obscurité. La mer est encore belle mais avec ce baromètre qui baisse depuis la veille, cela ne va sans doute pas durer. Régulièrement, chez l'officier tout comme chez les matelots de quart, à la barre ou au bossoir, voire dans la mâture quand l'approche des atterrages se fait certitude, les yeux font le tour de l'horizon. Pas grand chose à découvrir dans la monotonie de cette étendue d'eau salée sur laquelle on n'a croisé qu'un vapeur il y a de cela une semaine. Mais ce n'est pas une raison pour ne pas veiller, pour ne pas être attentif à cet univers somme toute hostile qui entoure le navire et son équipage.
En bas, dans le poste d'équipage, les hommes qui vont prendre le quart à huit heures du soir, sortent des cabanes et se préparent à "casser la croûte". Oh, ce n'est pas un menu bien varié ; le repas sera fait une fois de plus de joues de morue ou de lard salé s'il en reste. Des légumes ? Certes non, il y a belle lurette que les derniers haricots charançonés ont été avalés. Pour faire passer cela, il y aura comme d'habitude le boujaron d'eau de vie. Celle-là, elle n'est pas trop comptée par les armateurs qui savent bien qu'elle est la boëtte des hommes, qu'importe si elle les ravage. Le mousse quant à lui, selon une règle bien établie est parti à la cuisine avec la gamelle. Et gare si dans le mauvais temps il venait à la renverser ! Le mousse, généralement un petit bonhomme de 15 ans, est souvent le souffre-douleur de l'équipage, le bon à toutes les corvées, depuis le ménage de la chambre du Capitaine jusqu'à la responsabilité de faire la cuisine. Il est aussi celui qu'on houspille souvent sans raison, celui aussi malheureusement sur qui parfois on frappe avec encore moins de raisons. Mais la vie est ainsi chez les terre-neuvas, même si aujourd'hui elle nous choque. Une vie exigeante et rude, une vie pleine de dangers et de soufrances dans les brumes et le froid des Bancs, dans un monde inhumain, une pauvre vie d'homme dans le danger permanent. D'ailleurs n'était-ce pas avec ces mots là que les Capitaines recrutaient leurs équipages dans les salles enfumées des cabarets de Saint Malo à Dinan ou de Cancale à Plouer. Avec des mots et aussi avec des promesses qui engageaient surtout ceux qui les écoutaient.
"Embarque avec moi mon gars, à mon bord y'a de l'homme !"
A présent qu'on fait route avec la pêche à bord, les journées sont heureusement moins dures. Finies ces marées qui n'en finissent pas durant lesquelles on s'en va des heures durant remonter les kilomètres de lignes que l'on a laissé filer dans les eaux vertes du Grand Banc, du Bonnet Flamand ou sur une autre "basse" connue du Capitaine, une basse qu'il sait être pêchante. Finies ces longues heures qui suivaient le retour à bord et durant
lesquelles on travaillait le poisson jusqu'à l'épuisement, fendant ici, ébreuillant là, énoctant puis rejetant les foies dans un demi-fût et les joues dans un autre avant d'envoyer la morue glisser sur une planche inclinée vers les entrailles du navire, dans les bottes du saleur. Et puis maintenant qu'on fait route vers le pays, on laisse tous ces mauvais souvenirs derrière soi. En fait, on les a laissés là-haut, sur le Grand Banc car devant l'étrave il y a maintenant le pays. Il est ainsi le marin, il ne se retourne que rarement sauf peut-être une fois devenu vieux pour autant qu'il y arrive.
"Lieutenant, une voile par le travers bâbord !"
Marie-Ange Chéhu emporté par le cours de ses pensées a sursauté à l'annonce du matelot et aussitôt a repris pied dans le présent, ramenant à la réalité son esprit qui s'était laissé aller à vagabonder. S'emparant des jumelles de quart, il fixe à son tour le point désigné par le matelot.
"Bizarre cette petite voile aussi loin de terre… Et puis avec la nuit qui tombe, on ne voit pas grand chose… "
Lentement, le Lieutenant fait tourner la molette de réglage. L'image devient plus nette.
"Vacherie ! On dirait bien que c'est un sous-marin…"
Soudain une brève lueur apparaît sur le navire que l'on vient d'apercevoir, lueur suivie peu après du miaulement sinistre d'un projectile qui passe juste au-dessus des mâts de la goélette. Et c'est alors seulement que l'on entend le claquement assourdi du coup de canon.
"Bon Dieu, il nous tire dessus ! C'est un sous-marin !"
Et comme pour confirmer le tout, voici que l'U-Boot envoie un second projectile qui cette fois vient s'écraser à quelques centaines de mètres devant le voilier. Le message est on ne peut plus clair.
Les cris, le son, même atténué du canon, il n'en a pas suffi de plus pour alerter le Capitaine Commereux qui se précipite sur la dunette. Pas besoin de lui faire un discours, il a tout de suite compris. Ce genre d'histoire, on croit toujours que ça n'arrive qu'aux autres jusqu'au jour où c'est votre tour.
- Tous les hommes sur le pont ! Affalez les voiles et mettez les doris à la mer, on va évacuer !
On se précipite dans le poste d'équipage, on enfile en toute hâte un ciré, on chausse les bottes de pêche avec les sabots, juste le temps de prendre en plus avec soi un petit reste de gnole discrètement caché au fond de sa cabane.
Sur le kiosque du sous-marin, un projecteur s'est allumé et son pinceau émet quelques signes brefs.
- Ca va, ça va, on a compris, grogne Commereux ! Allez les gars, embarquez !
Sur le kiosque de l'U-90, car c'est lui qui vient de se manifester, on scrute attentivement tous les mouvements à bord du voilier ; la méfiance s'impose avec tous ces bateaux-piège qui sous le déguisement le plus inoffensif, cachent parfois de redoutables pièces d'artillerie, lesquelles d'ailleurs ont déjà fait quelques ravages dans les rangs de la Marine Impériale. L'Oberleutnant zur See Werner Vater, l’officier en second, qui suit l'évacuation du navire à travers ses jumelles confirme que l'équipage arraisonné est bien en train de quitter le bord puis de pousser pour s'éloigner.
"Bien !"
C'est le commandant qui vient de parler. Walter Remy, Kapitänleutnant de la Marine du Kaiser était resté silencieux depuis le début de l'action mais n'en avait pour autant pas perdu le moindre geste.
- On va les laisser s'éloigner de leur bord et aller voir qui sont ces hommes.
En effet, on ne coule pas n'importe qui et comme souvent, on s'assure d'abord de la nationalité du navire attaqué. Mieux vaut éviter de couler par erreur un navire neutre car un Tribunal des Prises s'assure du bien fondé de la décision de couler un bateau et lorsqu'il s'agit d'un neutre qui ne se livre à aucune contrebande, l'Allemagne doit indemniser le propriétaire de la perte de son navire. Pourtant, depuis l'apparition de ces bateaux-pièges, les Commandants allemands se méfient et parfois tirent avant d'être certains de la qualité d'ennemi. En cette fin d'année 1917, alors que depuis 8 mois, l'Allemagne mène une guerre sous-marine sans merci, espérant ainsi amener l'adversaire à demander grâce, les actes de combat menés avec le panache des chevaliers d'autrefois, sont devenus plus rares et il faut bien le reconnaître, de part et d'autre des combattants, il a été commis plus d'un acte regrettable, voire barbare.
- Gouvernez de façon à ne pas vous rapprocher de la prise et à rester du côté sombre de l'horizon, commande Remy. Quand les embarcations se seront suffisamment éloignées du navire, nous irons leur faire une petite visite.
Un sourire d'approbation apparaît sur le visage hirsute des sous-mariniers. Voilà 15 jours qu'ils sont à la mer et personne bien évidemment n'a eu la possibilité de se raser. Tout juste peut-on bénéficier d'un verre d'eau pour ôter le dépôt de sel que les embruns laissent sur les visages. Diesels au ralenti, l'U-90 roule bord sur bord dans la houle qu'il reçoit sur son flanc tribord. Rester du côté sombre de l'horizon et profiter de l'avantage que l'on a pour observer le voilier qui se détache très distinctement sur l'arrière-plan encore éclairé par les dernières lueurs du crépuscule.
Baptiste Commereux a, comme il se doit en qualité de Capitaine, enjambé le dernier la lisse de son bateau et pris place avec trois autres hommes dans un doris. Un profond sentiment de tristesse l'envahit. Ah chienne de guerre, maudits soient tous ces Boches ! Comme nombre de ses hommes à présent répartis dans leurs embarcations de travail, c'est le cœur serré qu'il contemple son bateau que la nuit commence à envelopper. Une embardée du doris, un aviron qui râcle la surface et c'est une volée d’eau qui passe par-dessus bord, lui arrosant copieusement le bas du dos.
- Maudit foutu de bon à rien, tu tiens tes avirons comme un paysan !
L'injure ne s'adresse à personne en particulier, c'est juste son habitude de Cap'taine de toujours bougonner après ses hommes quand ils commettent une faute mineure. Car dans le cas contraire, c'est une bordée d'insultes qui s'abat sur le dos du fautif. Faut dire que dans le modeste milieu des marins terre-neuvas, on ne s'embarrasse pas de belles phrases sacré bon diou !
- Alors qu'est-ce qui fout à c't'heure le Boche ? I va tout comme ben v'nir nous causer non ?
Mais non, l'Allemand, le Boche comme ils le nomment, est particulièrement méfiant. Il reste à bonne distance de la Jeannette désormais abandonnée qui roule doucement dans la houle et dont les voiles affalées pendent un peu dans tous les sens.
Marie-Ange Chéhu s'est fait la réflexion en voyant dans quel désordre ils ont laissé le pont et le gréement de leur pauvre bateau. Fallait-il qu'ils l'aient quitté dans la précipitation pour le laisser ainsi !
Une demi-heure s'est écoulée. A présent, les six doris sont regroupés à environ un mille de la Jeannette qui dérive lentement. Enfin le sous-marin que l'on devine plus qu'on ne le voit à l'écume qui jaillit en vagues blanches de part et d'autre de son étrave, fait route vers eux et stoppe à quelques dizaines de mètres du doris où se tient Marie-Ange Chéhu.
Du haut du kiosque, une voix déformée par le porte-voix s'adresse à eux.
"Who is the captain ?"
- Qu'est-ce qui raconte la maudite vache ? jure un matelot.
- Tais-ta donc ! I s'rait ben capable d’nous fout’ su’ la gueule.
Marie-Ange Chéhu s'est redressé. Il ne comprend pas trop l'anglais mais il a deviné le sens de la question.
- Je suis le lieutenant ! Le cap'taine, il est dans le dernier doris !
"Venez le long du bord !"
- V'la qu'i cause français à c't'heure !
En quelques coups d'aviron, le doris se rapproche de l'U-90. Le sous-marin est d'assez grande taille, il doit bien faire dans les 80 mètres note-t-il mentalement. Il a deux canons, un gros devant le kiosque, un plus petit sur l'arrière et la voile qui avait été tendue entre les mâts radio a été rentrée. Sur le pont il y a trois hommes engoncés dans des gilets de sauvetage passés par dessus leur veste de cuir, tandis que plusieurs autres demeurent à proximité du canon. Ceux-là ne parlent pas français mais les ordres joints au geste sont explicites.
- Komm hier !
Un bout est lancé jusqu'au sous-marin pour y amarrer le doris et un matelot allemand tend la main au lieutenant Chéhu pour l'aider à prendre pied à bord. Du kiosque, descend un homme jeune, élégant même, vêtu de sa tenue de mer. On sent en lui le chef. Il tend la main au français interloqué qui la lui serre.
- Je regrette pour vous. C'est la guerre et elle n'épargne personne. Où se trouve votre capitaine ?
- Dans le dernier des doris là-bas.
- Appelez le pour qu'il vienne à bord lui aussi !
- Cap'taine ! Faut venir à bord vous aussi, y a le cap'taine allemand qui veut vous parler.
De sa grosse voix, Commereux fait savoir qu'il vient.
Pendant ce temps, l'Allemand s'informe de la nature de ce voilier qu'il vient d'arraisonner. Provenance, destination, cargaison… Les questions habituelles en pareille circonstance.
Quelques minutes plus tard, Commereux prend pied à bord du sous-marin, accueilli par Walter Remy qui avec un large sourire lui tend la main.
L'accueil est surprenant pour le breton qui s'imaginait tout autrement l'un de ces "assassins des profondeurs".
- Désolé Capitaine, je vais devoir couler votre bateau. Je n'aime pas couler les voiliers mais je n'ai pas vraiment le choix.
Commereux dont le regard va alternativement de son Lieutenant au commandant allemand a l'impression de vivre un cauchemar. Non, ce n'est pas possible, c'est un mauvais rêve dont il va se réveiller.
- Vous m'avez entendu Capitaine ?
- Oui, oui, bougonne-t-il. Mais vous êtes bien un sous-marin allemand ? Vous parlez bien le français.
- Oh ! c'est une vieille histoire. Mes ancêtres protestants ont fui la France il y a de cela plus de deux siècles mais nous sommes restés attachés à notre langue d'origine et dans ma famille comme chez nombre d'autres dans le même cas, on apprend tous le français.
- Alors c'est vous qu'allez couler not' batiau et toute not' pêche avec, vous qu'êtes français ?
- Non Capitaine, je ne suis pas français. Mes ancêtres l'étaient, pas moi. Je suis un officier de la Marine Impériale allemande et mon pays est en guerre contre le votre. Croyez bien que je le regrette, j'aurais préféré vous rencontrer dans d'autres circonstances, mais c'est la guerre !
Baptiste Commereux n'en croit pas ses oreilles tant tout cela semble tellement irréel. Sa présence avec son lieutenant sur le pont d'un U-Boot face à un officier qui lui dit sur le ton le plus courtois du monde qu'il va devoir couler son bateau…
- Mais et nous, qu'est-ce qu'on va devenir ?
- Je vous laisse vos embarcations, vous allez devoir vous en contenter pour rejoindre la terre.
- Dans nos doris, rejoindre la terre ? Eh ben, on n'est pas rendus ! On va jamais avoir assez de vivres ! Faut qu'on r'tourne à bord prendre de quoi manger !
- Non Capitaine, je ne peux pas vous laisser retourner à bord ! Je vais couler votre bateau dès qu'il fera jour demain matin mais je ne puis vous autoriser à y retourner. Mon Second va vous indiquer votre position exacte et il faudra vous débrouiller avec cela. Comme je vous l'ai dit, c'est la guerre.
Renfrogné, Commereux continue à argumenter mais c'est peine perdue, Walter Remy ne cède pas. Descendant du kiosque, le lieutenant Vater tend à son Commandant un papier sur lequel sont griffonnés la position actuelle et le cap à prendre pour rejoindre la côte distante de plus de 300 milles.
- Tenez Capitaine, voici votre position. Partez maintenant avec vos hommes. Je vais juste garder l'une de vos embarcations. Il faudra vous répartir dans celles qui restent. Partez et bonne chance !
Commereux hésite un instant à serrer la main tendue vers lui puis s'en saisit en regardant bien en face l'Allemand.
- Maudite vie ! Maudite guerre !
- Je regrette Capitaine, à ma place, vous en auriez fait autant.
Sans un mot de plus, Commereux et Chéhu reprennent place dans les doris puis, en quelques minutes, les
hommes se répartissent entre les cinq embarcations qu'il leur reste. Le dernier doris est resté amarré derrière le sous-marin qui s'éloigne lentement. Un lourd silence s'est abattu sur les naufragés qui commencent seulement à réaliser la distance qu'il va leur falloir parcourir pour rejoindre la terre.
- Allez les gars, commande Commereux avec son accent du pays de Rance, on y va. Faut qu'on reste groupés !
Une dernière fois, le sous-marin se manifeste par la voix du Commandant Remy, à peine audible dans le vent.
- Bonne chance, faites bonne route !
Personne n'a le cœur à répondre. Seul un matelot bougonne à mi-voix, traduisant à sa façon leur désarroi.
- Ah maudite vache de Boche ! C'est'i permis d'laisser d'même des pauv' gars en dérive!
Un jour laiteux recouvert de sombres nuages gonflés de gris a fini par succéder à la nuit. Les cinq doris sont toujours regroupés mais ni la Jeannette ni le sous-marin ne sont encore visibles. Il n'y a plus que la solitude houleuse de la mer et des naufragés qui dérivent, poussés par un vent d'ouest qui se renforce. Quelques-uns ont commencé à monter une ligne de traîne avec ce qu'ils ont trouvé dans les doris. Rien pour boëtter par contre. Un bout de tissu arraché au bas d'une chemise fera l'affaire. Si au moins ça pouvait faire mordre quelque poisson, on aurait un peu plus à manger car les doris ne contiennent que les provisions de secours qu'il est d'usage d'avoir à bord quand on pêche sur les Bancs. Juste de quoi permettre à deux hommes en dérive de tenir quelques jours.
Mais à partager entre 5 voire 6, ça ne fait pas grand chose chacun.
Dans l'inconfort de leurs embarcations ouvertes, 24 hommes se demandent s'ils retrouveront seulement un jour la douceur des bords de Rance tandis que la mer continue à faire le gros dos. Ici et là, une crête déferle, blanchissante d'écume.
Assourdi par la distance, l'écho de plusieurs coups de canon se propage sur la mer. Tous ont relevé la tête mais il n'y a rien à voir.
- Sûrement c'te maudite vache qui vint d'couler not' batiau !
Oui, à l'évidence, mais personne ne dit mot sauf Lemasson, le bosco qui à sa manière traduit leur désarroi à tous.
- Avec ça qu'on n'est pas près de r'voir nos femmes et nos garçailles…
Le cœur rude de ces hommes pourtant endurcis s'est serré un peu plus. La pensée des êtres chers qui attendent au pays, si en temps normal elle est source de réconfort, est dans les circonstances présentes une source d'angoisse supplémentaire.
En fin de matinée, on a pu établir une voile sur chaque doris et on fait route sous le vent qui fraîchit de plus en plus, en essayant de ne pas se perdre de vue. En tête, il y a Leroux, le patron de pêche dont le doris qui n'est occupé que par quatre hommes file un peu plus vite que les autres. Derrière lui, à moins d'un demi mille, vient Commereux suivi de près par deux autres doris et dernier enfin, à plus d'un mille derrière, il y a le doris du lieutenant Chéhu, lourdement chargé avec six hommes.
Au soir, alors que tombe la nuit, tout comme la mer, les écarts se sont creusés et le dernier doris n'est plus visible que par instants quand il apparaît au sommet d'une vague. Une journée s'est écoulée durant laquelle si on n'a pas encore souffert de la faim, on commence à avoir bien froid dans ces vêtements devenus humides. Les cirés et les suroîts qu'on a pris la précaution d'embarquer en quittant le bord, protègent bien un peu mais entassés comme le sont les hommes dans les doris, sans pouvoir guère remuer, leur protection est toute relative.
Au matin du 4, le patron Leroux est seul sur la mer déserte. Aucune voile n'est plus visible jusqu'à l'horizon tandis que la mer soulevée par un très fort vent de noroît soufflant à présent en tempête est devenue grosse. Une deuxième journée de misère commence…

Epilogue

Pour les naufragés les plus chanceux, le calvaire prendra fin dès le 5 lorsqu'ils seront aperçus par le trois-mâts nantais Buffon, Capitaine Cloatre, qui fait route vers Melbourne. Ces cinq hommes, dont quatre véritablement exténués, devront être hissés à bord du voilier qui entreprend ensuite une recherche minutieuse dans cette zone malgré le gros temps mais aucune trace des autres doris n'est retrouvée. N'ayant aucun autre navire à qui remettre ses naufragés, le Capitaine du Buffon poursuit sa route vers l'Australie jusqu'au 14 novembre, date à laquelle il rencontre le croiseur anglais HMS Glasgow qui fait route vers le Brésil. A la demande du Buffon, l'Anglais accepte de les prendre à bord et les débarquera quelques jours plus tard à Rio. Profitant du passage trois-mâts Dupleix, ils rentrent à son bord en France où ils débarqueront à Brest au début du mois de février.
Il faudra deux jours de plus à deux autres doris pour voir s'achever le périlleux retour. Le 7 octobre au matin, un doris portant cinq hommes est recueilli par la goélette Gardénia qui les débarque le lendemain à La Pallice.
Quelques heures plus tard, alors qu'ils font voile à 7 milles dans le S.O de Penmarc'h, le patron Leroux et trois hommes sont aperçus par le chalutier Rossignol qui les débarquera le jour même à Lorient.
Ce n'est que le 10 que l'embarcation du Capitaine Commereux parvient enfin à la côte de Vendée. Epuisés, amaigris et trempés, les quatre hommes seront recueillis par le propriétaire de l'Hôtel de la Plage à Saint Jean de Monts. Une fois remis sur pied, ils se mettront en route pour Nantes où la commission d'enquête entendra le Capitaine.
Quant au dernier doris, celui du Lieutenant Chéhu, les six hommes qui se trouvaient à bord ne reparaîtront jamais nulle part. Sans aucun doute, lourdement chargé, ce doris aura pu chavirer et noyer tous ses occupants après le 4 octobre. A bord de ce doris, outre le Lieutenant Chéhu trois matelots et le saleur, se trouvait le jeune Gautier porté en qualité de passager sur le rôle d'équipage. Il est vraisemblable que ce jeune homme se trouvait à bord en qualité de pilotin, préparant ainsi son admission à l'Ecole de Pêche. Pourquoi ce doris portait-il six hommes alors que deux autres n'en portaient que quatre restera un mystère ? Peut-être que s'ils n'avaient été que cinq au lieu de six, ne se seraient-ils pas noyés. Ou peut-être pas. Quand l'heure a sonné, personne n'échappe à son destin, quoi qu'il fasse.
Le sous-marin U-90 contrairement à bon nombre d'autres, survivra à la guerre, tout comme Walter Remy, son commandant. Sa trace se perd après 1919, époque à laquelle il quittera la Marine Impériale. Il décèdera le 15 Janvier 1965 en Bavière.
Pour la famille du Lieutenant Chéhu, 90 ans plus tard, c’est le point final de l’histoire du grand-père. Certes, moins héroïque que ne l’avait transmis le bouche à oreille familial au fil du temps mais la simple histoire d’un marin parmi tant d’autres, un brave marin emporté avec ses camarades dans le tourbillon de la guerre.

Sources : Service Historique de la Défense Vincennes, fonds SS G relatif à la guerre sous-marine
Bundesarchiv, Abteilung Militärarchiv, Freiburg - Journal de guerre du sous-marin U 90
Arnold Fischdick, Frontfahrten Fronterlebnisse mit U-Boot 90, W.Wessels, Gelsenkirchen

Misère  misère
Misère  misère

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