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news des marins

Explosion sur le Brussel

19 Février 2016 , Rédigé par Alain VanHoucke Zingle Publié dans #Histoire

Suite 48

... L'explosion sur le Brussel, décembre 1980... suite et faim (puisque le semaine dernière je vous ai laissé dessus).
Pendant 24 heures l'équipage va lutter contre l'incendie de la cale 1... avec une crainte , celle d'une nouvelle explosion.

Le commandant a contacté par radio la compagnie en Belgique, et justement le grand patron est en Floride en vacances: ça tombe bien, il aura droit à son feu d'artifice. Notre destination est d'ailleurs Tampa en Floride ... mais ce port ne dispose pas d'une grue suffisamment puissante pour lever les panneaux de la cale.

Une seule possibilité: faire demi-tour et retourner à New Orleans. Les autorités exigent cependant de circonscrire le feu avant de remonter le fleuve ce qui est le cas 24 heures plus tard.
Pendant toute la journée et une partie de la nuit, les officiers et l'équipage vont lutter contre l'incendie de la cale 1, pas spectaculaire mais difficilement maîtrisable.

Pendant ce temps à bord on se demande comment cela a pu se produire. Qui dit explosion dit produit dangereux. Et sur les navires, on dispose de listes IMO sur lesquelles sont mentionnées tous les chargements dangereux que l'on transporte. Le vieux et moi consultons donc la liste de la cale 1, et étonnamment, cette cale ne contient aucun produit ni inflammable ni explosif.

Mais alors, kwateskess?

A l'arrivée à New Orleans, un des premiers à monter à bord, c'est justement le Boss... non , pas Bruce Springsteen, le rocker, mais Rosenfeld, l'armateur, qui n'est pas "Born in America" mais en Israël.
Au lieu de nous rassurer, il nous fait craindre le pire: il envisage une bombe qui aurait pu être placée dans un des containers chargés de voitures la semaine dernière à New Orleans.

Quand on pense que la même explosion, survenue en plein milieu de l'Atlantique par mauvais temp,s aurait mis le navire dans de bien mauvais draps... si la thèse de la bombe se vérifie, je préviens le vieux que je préfère débarquer tout de suite; pas envie de jouer les apprentis mafiosis ni d'imiter Maud Fontenoy: traverser l'Atlantique au moteur je veux bien, à la rame je suis moins preneur!

En plus quand on entend de la bouche du grand patron qu'il pourrait s'agir d'une bombe, c'est que ce dernier ne fait pas partie de la chorale des Petits Chanteurs à la Croix de Bois (logique vu son ascendance juive) et qu'il ne doit pas être blanc comme neige. Y'a comme de l'aveu dans l'air!

Mais rapidement cette piste est abandonnée... la cause de l'explosion n'est pas à chercher du côté des containers embarqués aux USA mais dans ceux chargés il y a un mois déjà en nouvelle-Zélande. Ils contenaient des fûts d'une poudre normalement inoffensive... du moins si elle a subi auparavant un processus de sécheage de quelques semaines, ce qui n'a pas été le cas cette fois ci. Les fûts contenus dans les containers de la cale 1 étaient d'ailleurs percés de trous, preuve s'il en est que le chargeur néo-zélandais savait que la poudre encore humide allait dégager un gaz, et qu'il a décidé de prendre le risque sans en avertir personne (sans doute que le prix du transport d'un chargement dangereux est plus onéreux... y'a pas de petits profits)... hors, le gaz en question est hautement inflammable. Au contact d'une étincelle, cela fait "Boum, Boum, Badaboum, Boum, Boum, Boum , boum" (mais ça vous le saviez déjà), et c'est bien ce qui s'est passé.

Mais bon, pour allumer un gaz, même hautement inflammable il faut une source de chaleur... et là on a repensé tout de suite à celui qui se trouvait sur les lieux de l'explosion, à savoir Michel, l'aspirant-officier!

*****
Pour résumer:

Le Michel, de son prénom, est descendu dans la cale pour vérifier les bouchains. Et là deux possibilités: soit il utilise son walkie-talkie qui produit une étincelle, soit il allume une cigarette, ce qui en produit une aussi. La première hypothèse est douteuse: les walkie-talkies du navire sont munis d'une sécurité. La deuxième ne devrait pas avoir lieu d'être: on ne fume pas dans une cale!

...Quand on entend le témoignage du concerné, il déclare avoir vu une étincelle qui partant de l'endroit où il se trouvait (bien qu'il n'était pas une lumière), en bas de la cale, s'est propagée vers le haut et c'est alors qu'il a entendu un bruit assourdissant et qu'il nous a fait le coup du crayon (il s'est taillé).

En regardant le con-cerné (de toutes parts), on constate aussi qu'il porte des brulûres légères sur les 2 joues... donc l'étincelle a dû partir de lui (walkie ou cibiche), et coup de bol pour le bonhomme, les gaz qui s'échappaient des fûts, très volatiles, se sont accumulés sous le surbau d'écoutille; c'est pourquoi l'explosion a lieu tout en haut dans la cale, ce qui a protégé l'aspirant qui était tout en bas, et a aussi évité une déchirure de la coque!

Bien sûr Michel n'avouera jamais (écoutant en cela Hervé Vilard) avoir fumé en dehors du fumoir, et ce ne sont donc que suppositions et suppositoires.

*****
De retour à New Orleans, tout le contenu de la cale 1 est déchargé. Par contre, il est impossible de réparer les panneaux en port, il faudra les souder sur le surbau et c'est ainsi que nous allons effectuer le voyage retour vers l'Europe.

*****

Le Brussel accoste à Rotterdam le 16 janvier 1981. J'en profite pour dérôler, le but étant de prendre 15 jours de congés pendant la rotation en Europe du navire et de le rejoindre un peu plus tard à Livourne pour un deuxième tour du monde consécutif.

Quelques jours avant de prendre l'avion qui me conduira en Italie, je me présente donc au Pool des Marins à Anvers pour signer l'enrôlement... et quel n'est pas mon étonnement lorsque j'apprend que je ne peux pas enrôler! Interdiction! Je suis sous le coup d'une suspension de brevet d'une durée de 6 mois pour sanction disciplinaire qui prendra fin en mi-avril.

Résultats, qui sont trois, au contraire des 4 mouquetaires:

1. Je dois rester en Belgique en attendant la fin de la suspension.

2, le gars qui est venu me remplacer pour une dizaine de jours à bord, va devoir se taper le voyage complet de 3 mois et plus, au lieu des 10 jours prévus ... En fait le gars en question s'appelle Raymond Matkava.

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Raymond Matkava.
Petite anecdote à son sujet: j'ai navigué avec lui en 1969, il y a déjà 11 ans de cela: lui était premier officier et moi élève cadet; les aléas de la vie ont fait que nous sommes à égalité de grade en 1980... bizarre la vie! Il faut dire que Raymond était chez Fina, qu'il est passé à terre, en Angola, sur leurs plateformes de forage et que lorsque Fina a tourné le dos à la Belgique il a dû repartir naviguer... comme 1er officier.

*****
3. Ce que j'ignore encore à ce moment, c'est que cette punition va faire mon bonheur: en quittant le m/v Brussel, à Rotterdam, je ne sais pas que je viens de naviguer pour la dernière fois comme premier officier. Mon prochain voyage, ce sera comme commandant que je le ferai... merci, le Conseil Disciplinaire de la marchande belge!

Mais pourquoi cette sanction?

Vous le saurez la semaine prochaine!
Patience et longueur de temps font plus que force et courage, disait Jean de la Fontaine dans la fable du lion et du rat, et il rajoutait: on a souvent besoin d'un plus petit que soi.
Je me méfie des petits... les grands dictateurs étaient souvent de petite taille! Pas vrai Vincent Devuyst? Sauf Stokart, mon commandant, et Rosenfeld, mon armateur, qui tous deux mesuraient plus d'1,80m. L'exception qui fait la règle.

Bon week-end venteux.
Photos:
1. Rosenfeld, armateur propriétaire d'ABC
2. container de la cale 1, après explosion
3. Le Brussel, au chantier de démolition au Pakistan, bien des années plus tard.

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