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news des marins

Une journée à bord de l"Antwerpen

30 Avril 2016 , Rédigé par Alain VanHoucke Zingle Publié dans #Histoire

Suite 57

En fait, c'est quoi ça, commander un navire?
En tout cas ce n'est pas un travail...

Pour considérer mon cas, puisque c'est celui que je connais le mieux:

Je me levais chaque matin à 07h00, parfois plus tôt; MAIS, pour faire mon jogging... ben oui, le navire faisant 200m de long et 30 de large, un tour complet et on avait courrru 500 mètres (je sais , couru ne prend qu'un seul "R"... sauf si l'on va tlès vite... comme le "lapide", ce tlain qui loule tlès vite).
Les matelots commençant le travail à 6h00, cela me permettait de leur crier bonjour au passage, tout en m'assurant de leur présence et profitant aussi de supporters qui m'encourageaient à chaque passage.

*****
Ensuite, douche et premier arrêt sur la passerelle: "salut Premier, comment vas-tu, yau-de-poële?"
Un coup d'oeil à la carte de navigation, un autre plus appuyé vers l'horizon et le soleil, levant ou levé, quelques instructions si nécessaire... et descente vers le mess officier pour le petit dèj.
Là le quatuor "vieux-premier-chief-marco" se retrouve chaque matin. Oeufs sur le plat, Boston Bacon Beans, café bien tassé, premières blagues du jour histoire de commencer la journée de la bonne palme...

*****
"Tiens", voilà le chef coq,
- "Qu'est-ce que tu nous mijotes de bon pour aujourd'hui? Allez, emmène-moi faire un tour dans tes frigos et ton local à provisions... et n'oublies pas de donner le menu du jour au marco, qu'il nous affiche ça à l'entrée des mess!"

*****
Ensuite deuxième montée à la passerelle...
S'il est quelque chose que l'on apprend à connaître, à défaut d'aimer, sur un navire, ce sont les cages d'escaliers, les "stairways"... 4 étages tout de même entre mess et passerelle, et quand ça roule-tangue, ça secoue pas mal dans l'exigu.
"Salut Troisième, ça baigne? Alles goed? Everything OK?", toujours adaopter la langue du gars en question... re-petit coup d'oeil sur la carte de navigation, re-petit coup d'oeil vers l'horizon, quelques instructions si nécessaire...
Vous allez sûrement me dire: "Répétitif comme métier, non?"
MAIS NON, puisque j'ai commencé par vous dire que commandant n'est PAS un métier! Prenez des notes. svp !

*****
Sortie de la passerelle, et voilà le marco qui fait déjà comme moi: semblant de travailler. A mon avis le mot "Marco" cela doit signifier dans une langue connue d'eux seuls "sosie du commandant"... les marcos ce sont les vrais free-lance de la marine marchande. Seuls dans leur département radio, ils auront été de tous temps les copains des commandants, même des plus chiants!
Ils logent tout à côté de leur local radio, et exercent une activité qui reste une énigme pour le reste de l'équipage.et pour eux aussi sans doute!
Ils auront été des privilégiés, et ils le savaient, avant de se faire jeter comme des vieilles chaussettes, lorsque les communications satellites ont pris le dessus.
Je n'ai jamais navigué sans marco! OUF!

*****
Et comme le temps passe plus vite en mer qu'à terre, il est déjà 10 heures... l'heure sacrée du marin, le coffee-time, la pause café d'un quart d'heure. J'avais pris l'habitude de la partager avec MES mécaniciens.
C'est marrant mais un commandant il parle toujours de "ses" officiers, "ses" mécaniciens, "son" marco, "son bosco", "ses" matelots", "son" chef coq, et naturellement "ses" stewardesses. Ce n'est pas de la possession, mais plutôt le sentiment d'être un peu le chef de la famille, sentiment paternaliste? Faudrait un psy pour répondre à cela... mais les psys sont en général (ou en commandant dans ce cas) tellement occupés à se comprendre eux mêmes qu'iol leur reste b9ien peu de temps pour les autres...
Mes mécaniciens... mes "officiers" mécaniciens, car ils y tiennent à ce grade... et pourtant, les grades, c'est comme les médailles, des joujous pour contenter l'égo des adultes!
Mes mécaniciens...
Tout noirs, tout gras, ils remontent de la salle des machines...un boulot ingrat, je les admire sans les envier! Un petit café, ou une petite chope vite partagés, et le coffee time est passé...

*****
Pas le temps de se retourner que la matinée est bien entamée.
Retour vers la cabine du vieux, où la stewardess, ou bien le steward, mais j'ai toujours eu une préférence pour les premières, va savoir pourquoi... la stewardess donc, est occupée à refaire le lit, nettoyer la douche, passer l'aspirateur sur la moquette mais surtout pas toucher aux papiers qui envahissent le bureau!!!
"Comment va, jeune fille? Pas de harcèlement? Même pas un peu de la part du commandant? Ah, un peu quand même...que veux-tu, le droit de cuissage ça existe hein? Consentante? Ah, un peu quand même... que veux-tu, l'attrait de l'uniforme ça existe aussi."
Que cela fait du bien de se vanter de conquêtes imaginaires... comme celles peuplant les rêves du commandant moderne de la semaine dernière, interrompues dans le sommeil par le coup de téléphone du barbu de la compagnie.
S'asseoir à son bureau, lire quelques messages tout frais déposés par l'officier-radio.

*****
Troisième montée à la passerelle: c'est déjà le changement de quart de midi qui approche. Le troisième officier, qui a fait 8-12, est relevé par le second. C'est aussi le moment du calcul de position: sortez le sextants, le Nories, l' almanach... à vos pointes sèches et règles parrallèles, et les coups de coude si nécessaire pour affiner un calcul plus qu'approximatif.
Culmination, top chrono, lecture du sextant et voilà une droite de latitude qui nous resitue dans l'espace ou plutôt la surface, puisqu'à deux dimensions...la troisième, celle de l'eau nous la connaissons... sinon nous serions poissons ou oiseaux ! Allez, c'est pas encore aujourd'hui que l'on va se perdre.
Je laisse le second à ses calculs de vitesse et d'ETA, car pour moi...

*****
C'est l'heure de l'apéro. On le boira avec le premier, ou le chef mécanicien, ou le chef coq dans sa cuisine....une bonne petite chope, 33cl quand même, et direction le mess: repas du midi, potage, plat, dessert, verre de vin, café...puis:
LA SIESTE!
Mais avant, repassage par la passerelle. faut connaître la date d'arrivée à destination, recalculée avec la position de midi et la vitesse obtenue. Un petit telex que l'on remet au marco qui s'empresse de le transmettre à Anvers.
La sieste? Trop jeune pour ça...
Y'a du soleil? alors va pour un petit bain de soleil sur le Monkey Bridge, traduction le "pont des singes"... tout en haut du navire, au-dessus de la passerelle de commandement.

*****
Et je n'ai pas encore raconté de petite anecdote aujourd'hui... Prêts?...Allons-y Alonso.
Donc je suis au soleil, sur le monkey bridge. Etendu, le nez dans ma serviette de bain... pas un pet de vent... pas un pet? T'aurais mieux fait de te taire, voilà que le vent commence à se lever... pas le temps de lever le nez que le vent se calme.... mais 30 secondes plus tard, rebelote... une brise qui murmure:
"Je n'ai pas peur de la route, faudra voir faut qu'on y goûte, des méandres aux creux des reins et tout ira bien, le vent nous portera"... Noir Désir? Moi j'veux bien, mais faut qu'on m'explique...
Donc je me lève, je re-re-jette un coup d'oeil vers l'horizon et qu'est-ce que je constate? Le navire décrit des ronds dans l'eau.
"Tu prenais des plaisirs à faire des ronds dans l´eau, aujourd´hui tu ballottes dans des eaux moins tranquilles, tu t´acharnes et tu flottes" ça c'est Françoise Hardy qui le dit... Moi j'veux bien, mais faut qu'on m'explique... c'est pas Françoise Hardy qui est de quart sur la passerelle tout de même (encore que je n'y verrais pas grand inconvénient)...
Je descend, j'arrive sur la passerelle, je secoue mon second, qui ne dormait pas mais corrigeait des cartes et ne s'est pas aperçu que le pilote automatique s'est mis à déconner...
Je hausse le dauphin, ou le thon, je m'appelle "Alain Hausse-la-voix" et non "Daniel Bas- la-voix", le chanteur qui est mort d'avoir repris trop de dessert:
"Tu vois mon bonhomme pourquoi la principale tâche de l'officier de quart c'est la vigie?"
Pendant ce temps,le mécanicien de quart se précipite dans la stuur-machine, machine à gouverner, et en effet... des contacts restent collés et la machine à gouverner est bloquée sur 10º tribord. Et le navire a décrit un, et même deux beaux cercles en plein milieu de l'Océan.
"Allez, plus de peur que de mal, mon bronzage n'en a pas souffert, mais doré (et non bronzé)de l'avant le second se devra d'être beaucoup plus attentif!"
...Ils sont jeunes et doivent encore beaucoup apprendre; et comme disait Saint Luc dans les Evangiles passage 7.47: "C'est pourquoi je vous le dis: il vous sera beaucoup pardonné".

*****
Après ce bain de soleil, alterné avec des leçons de guitare, des essais de peinture à l'huile, de bains turcs à l'eau, beaucoup de lecture aussi...re -coffee-time de 15h00, souvent dans le mess matelots: tailler une petite bavette avec le bosco et ses matelots, cela met la bonne humeur à bord: tous les travailleurs sont égaux m'a appris Charles Masque, dans "la capitale".... qui est comme tout le monde le sait la femme du capitaine.
Parfois je les suis sur le pont, pas les communistes, les matelots, histoire de constater de visu le boulot accompli, souvent de la peinture ou du piquage de rouille. Un navire c'est de la tôle donc ça rouille! Maxime Leforestier le disait:"la rouille... elle rongerait les grilles oubliées dans les prisons..."; tôles, taule, prison, petit air de déjà vu.
*****
16h00:remontée sur la passerelle; après 16h00 c'est le chief mate qui l'occupe jusqu'à 20h. On parle boulot, on rigole un peu, on attend 18h00 ... le souper et le soleil qui descend alors que les grosses étoiles apparaissent:
Sextant où es-tu? viens donc voir par ici s'il n'y aurait pas de la stellaire d'entre les nuages.

*****
Le souper dure souvent jusqu'à 19h30.
Ensuite, retourner sur la passerelle après 20h00, lorsque le quart est assuré par le troisième, jusqu'à minuit.
Dernières causeries, souvent avec le marco qui nous rejoint... regarder le jour qui se couche, ou s'est couché, les premières étoiles, savourer le plaisir de cette étendue mouillée et apaisante qui nous entoure et nous protège...
Il est grand temps de passer par le smoke-room, le salon des officiers, où ils ont déjà lancé le film... merci Stella Maris, qui nous ravitaille en boites métalliques remplies de cassettes vidéo.
Une petite chopinette entre copains-marins, et la soirée s'écoule, paisiblement, dans le bruit assourdi du moteur, le bercement de la houle, jusqu'à ce que la fatigue vous surprenne.

*****
22h30: Dernier passage par la passerelle, dernières instructions... chaque soir le commandant les consigne dans un cahier qui contient les "Standing Orders", des ordres permanents aux officiers de quart lorsque le navire est en mer, mais aussi les ordres journaliers, variant au gré des circonstances: mauvais temps, passage délicat au large des îles, rencontre avec des flotilles de pêche, points de changement de route.
Bon quart, stuurman... si tu as besoin, tu sais où je suis, tu m'appelles, OK?
Tot morgen!
La journée a été longue, le marin ne compte pas ses heures, il est présent 24 heures sur 24 sur le navire.
Aujourd'hui c'était la vie de commandant côté cour(s)... d'eau.... la plus belle.
La semaine prochaine, on pourrait en parler côté jardin, ou plutôt parc...à containers... en port, en escale, à terre.... chez l'autre espèce humaine, celle qui craint le sel de la mer.
Tchao!

Documents:
1. une liste d'équipage du mv Antwerpen
2. le mv Antwerpen approche Felixstowe.
3, Terminal containers Melbourne, Australie.

Une journée à bord de l"Antwerpen
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