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news des marins

Au Feu

29 Septembre 2015 , Rédigé par Yves Dufeil Publié dans #Histoires

Dans les coulisses de l’Histoire.
4 Janvier 1852
Au feu !
Fièrement campé sur la passerelle du paquebot Amazon, Andrew Symons, Capitaine au Long Cours de la Marine Marchande britannique dirige l'appareillage de son navire. Bras sur bras, les matelots de l'équipe de pont hissent à bord la dernière aussière tandis que dans un dernier salut à la terre, la sirène du navire mugit gravement à trois reprises. Cap sur la Mer des Caraïbes où l'on compte bien arriver au plus tard dans trois semaines.
Massés sur ce quai de Southampton en ce matin frileux du 2 Janvier 1852, parents et amis agitent chapeaux et mouchoirs. Cris, pleurs, rires. Toute l'émotion de personnes qui se séparent et parfois pour longtemps car après tout, ces Indes de l'Ouest comme les nomment toujours les anglophones, c'est encore bien loin à cette époque. C'est même l'affaire de plusieurs semaines de mer. Malgré la mise en service de ce tout nou¬veau paquebot à roues, il faut encore si tout va bien, plus de vingt jours pour rallier la Jamaïque et à cette époque, le voyage à travers les océans demeure toujours une aventure.
Profitons de l'appareillage pour examiner le navire qui a été lancé il y a tout juste six mois et fait la fierté de la Royal Mail Steam Packet Company. Long de 90 mètres, il jauge 2256 tonneaux. Une impressionnante machine à vapeur de 800 chevaux entraîne deux imposantes roues à aubes de 12 mètres de diamètre. Pour assurer sa propulsion, il a également reçu un gréement de trois-mâts barque qui vient en complément de la vapeur et lui donne une vitesse moyenne de 12 noeuds. Il faut savoir qu'en ce milieu de 19e siècle, la vapeur reste encore un système de propulsion d'appoint car aucun navire ne peut emporter le charbon nécessaire à trois semaines de navigation et la voile en assure l'essentiel tant que le vent le permet. Par contre, sa machine à vapeur lui permet de s'affranchir de contraintes telles que calmes ou manoeuvres dans les ports et vient appuyer la marche du navire quand le vent faiblit. Ses équipements permettent d'accommoder dans des conditions de confort très relatif quelques 200 passagers, la plupart dans les compartiments aveugles des ponts inférieurs car seules les cabines de Première et de Seconde sont pourvues de hublots.
Le temps pour cet appareillage est plutôt froid mais beau ; la mer quant à elle se laisse caresser par les roues à aubes sans faire le gros dos. Excellent pour un début de traversée. Cela permettra d'amariner un peu les passagers avant d'affronter la haute mer. Sur les plages avant et arrière, les équipes de manoeuvre finissent de saisir aux postes de navigation tous les apparaux de pont et de capoter les tourets sur lesquels les aussières d'amarrage sont tournées. Ils sont 110 hommes sur ce navire, pour le conduire et servir les 51 passagers qui ont pris place à bord. Prochaine escale Kingston de la Jamaïque, à quelques milliers de milles devant l'étrave.
Bien que de conception remarquable en 1852, l'Amazon ne peut en rien être comparé aux paquebots que nous connaissons aujourd'hui. Pas de salle de théâtre. Encore moins de cinéma, terme que le monde ignore encore. Pas davantage de piscine, bref rien de ce qui fait le charme et le luxe d'un transatlantique moderne. Les passagers selon le prix qu'ils ont acquitté sont logés dans de somptueuses cabines ouvertes sur l'extérieur pour les Première classe, ou sous les ponts à raison de plusieurs dizaines par poste pour la troisième classe. Néanmoins, pour ces derniers, le petit nombre de passagers embarqués pour cette traversée, fait que l'inévitable promiscuité ne devrait pas être source de trop d'inconfort.
Depuis plusieurs heures maintenant, l'Amazon fait route cap à l'Ouest afin de sortir de la Manche pour arrondir Ouessant et s'élancer dans le Golfe de Gascogne. Ensuite, ce sera la descente cap ouest sud-ouest jusqu'à "crocher" les alizés qui pousseront le navire sans faillir jusqu'aux Antilles. Telle est la route que Symons déroule dans sa tête, route qui devrait être la plus courte et la plus rapide. Eh oui, il faut aller vite, toujours plus vite. La notion de rentabilité ne date pas d'hier !
Dans la nuit, Ouessant est doublée et le nouveau cap est donné à l'homme de barre. Sud 75 Ouest. Le vent qui s'est levé souffle de suroît, c'est-à-dire pratiquement vent debout pour le navire. Afin de ne pas se retarder par ce caprice des éléments, le Capitaine a fait serrer toutes les voiles et pousser les feux tout en calculant combien il va ainsi gagner de temps grâce à la vapeur. Sous l'effet du vent, la mer quant à elle, s'est quelque peu creusée mais rien d'inquiétant : un temps de saison, sans plus ! Ainsi, l'Amazon file 12 noeuds laissant derrière lui un double sillage d'écume blanche que la houle efface presque aussitôt.
La deuxième journée de la traversée se passe sans incidents même si plusieurs passagers ont l’estomac en déroute dans ces vagues frontales qui provoquent un certain tangage.
- Allons, encourage un steward, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Dans deux jours nous aurons accroché les alizés et là, ce sera une vraie partie de plaisir, vous pouvez me croire !
Un peu réconfortée, la jeune femme à qui s'adresse l'encouragement sourit tristement. La mer n'est vraiment pas son milieu, loin s'en faut.

Dimanche 4 Janvier, minuit et demie...
Sur la passerelle, le Lieutenant Trewek, assure le quart. Le suroît souffle toujours mais grâce à sa machine dont le puissant halètement emplit le navire, l'Amazon continue de filer allègrement ses douze noeuds. Les ordres laissés par Symons sur le cahier de quart sont appliqués : la machine est en avant toute pour réduire la traversée de la Baie de Biscay, nom anglais de notre Golfe de Gascogne. Mais nous sommes sur un navire de sa Majesté Britannique et la Grande Bretagne a décidé que Gascogne dans la Navy se nommerait Biscay tout comme Golfe se nommerait Bay ! Alors allons pour Biscay ! Peu importe au fond, c'est toujours la même mer et puis tout va bien à bord.
"Passerelle, ici chaufferie !"
Trewek se penche sur le tube acoustique qui permet de communiquer avec les différents compartiments du navire.
- Je vous écoute !
- Nous avons quelques difficultés avec un palier qui chauffe Monsieur Trewek. Ne pourrions-nous pas réduire un peu ?
- Je vais en parler au Capitaine.
Traversant la chambre de veille, le Second s'en va frapper à la porte de Symons.
- Capitaine, un palier chauffe à la machine. Les chauffeurs voudraient que nous réduisions...
- Ce n'est pas grave, Monsieur Trewek ! Ce n'est pas la première fois qu'un palier chauffe by Jove ! Ils n'ont qu'à le graisser davantage. Maintenez la vitesse et prévenez-moi si cela persiste !
- Bien Capitaine.
A l'évidence, il n'est pas utile d'insister davantage sauf à vouloir paraître soi-même un âne, se dit Trewek en répercutant l'ordre sur la machine.
Pourtant, une heure plus tard, la machine rappelle la passerelle, se faisant cette fois plus insistante.
- Cela chauffe de plus en plus Monsieur, il faut absolument réduire cette fois-ci sinon on va péter quelque chose !
De mauvaise grâce, Symons décide de réduire un peu, juste un tout petit peu la vitesse. Dans la machine à présent, le palier défaillant est rouge.
L'estime de minuit que Trewek a porté sur la carte place le navire à quelques cent milles dans l'O.SO des îles Scilly. Depuis son départ, l'Amazon a bien marché ! Dommage de devoir ralentir.
Soudain, devant les hommes de quart médusés, une longue flamme sort d'une bouche d'aération de la machine tandis qu'au même instant retentit la sonnerie d'alarme. Le feu ! Il y a le feu à bord ! le pire ennemi qui soit avec la voie d’eau .
- Vite, appelez la bordée de quart aux postes d'incendie ! Je cours prévenir le Capitaine !
Mais Symons a entendu lui aussi l'alerte et déjà il se précipite vers la machine. Le feu s'est déclaré dans une soute contenant de l'huile et de l'étoupe. A l'évidence, c'est la chaleur dégagée par le palier surchauffé qui est à l'origine de l'incendie car il est situé juste derrière la paroi de la soute. Dirigés par le Chef mécanicien, les hommes tentent d'étouffer le sinistre avant qu'il ne prenne trop de proportions.
- Monsieur Trewek, ordonne Symons, remontez sur la passerelle et faites en sorte que les passagers ne s'aperçoivent de rien !
Plus facile à dire qu'à faire ! Certains passagers matinaux ont déjà remarqué l'agitation inhabituelle de l'équipage et on se pose des questions.
- Que se passe-t-il, interroge une dame ?
- Rien ! répond à la hâte un matelot.
- Comment cela rien ! Mais alors pourquoi courez-vous tous ainsi ? Pour qui me prenez-vous ?
Trewek à son tour intervient.
- Ce n'est rien de grave Madame, vous pouvez rester dans votre cabine.
A plusieurs reprises, le Second est interpellé de la sorte et il a bien du mal à rassurer les passagers rendus anxieux par l'agitation environnante.
C'est alors qu'un homme dont on ignore comment il a pu apprendre qu'un incendie s'était déclaré, fait irruption en hurlant.
- Le feu ! Il y a le feu à bord !
C'est ainsi que commence la panique. Symons arrive à son tour, fort mécontent du désordre qui règne dans la coursive et ordonne aux stewards de réunir les passagers dans le salon inférieur afin qu'ils ne gênent pas l'équipage. De mauvaise grâce, ils obtempèrent mais l'inquiétude est grande parmi eux.
Pourtant, avec beaucoup de conviction, Trewek s'emploie à rassurer. Non, il n'y a rien à craindre... Oui la situation est sous contrôle... Du calme, tout ira bien...
Mais voici que maintenant une épouvantable odeur gagne le salon tandis que certaines coursives sont même envahies par une fumée épaisse, grasse et suffocante, celle que dégage la combustion de l'huile. Un murmure qui va s'amplifiant parcourt le salon. Murmure auquel succèdent bientôt des cris d'épouvante tandis que les stewards se placent devant les portes pour interdire toute sortie incontrôlée. Mais que peuvent-ils faire les malheureux, face à une cinquantaine d'êtres humains en proie à la frayeur. Ils sont aussitôt bousculés, renversés, piétinés. Quelques hommes jouent des poings, des femmes hurlent de terreur, affolés, les enfants pleurent.
Un homme pourtant va tenter de raisonner cette foule devenue incontrôlable : il s'agit de l'Enseigne de Vaisseau Richard Grylls de la Royal Navy qui est passager à bord du paquebot. Il tente de s'interposer et de ramener le calme. Peine perdue hélas, la panique a déjà fait des ravages et à son tour il est renversé et piétiné.
Voici les passagers sur le pont. Les flammes de l'incendie qui s'étend dans la machine sont terriblement visibles et les cris de frayeur redoublent d'intensité à tel point que les ordres de la passe¬relle ne peuvent même plus être entendus de l'équipage. Un instant, Trewek se demande s'il ne va pas devoir braquer d'abord sur ces malheureux les lances à incendie.
Dans la machine où l'on ne parvient pas à maîtriser le sinistre, l'incident est maintenant très sérieux et il faut se résoudre à évacuer ce compartiment que la chaleur et la fumée rendent intenable. Au péril de sa vie, un chauffeur tente vainement de mettre bas les feux. A partir de ce moment, les machines ayant échappé à tout contrôle, continuent de propulser le navire devenu ingouvernable et celui-ci tombe lourdement dans les vagues.
Les proportions prises par l'incendie sont maintenant dramatiques. Massé dans un coin du pont, le misérable troupeau humain que constituent les passagers, ne crie plus. Des femmes et des enfants pleurent ; d'autres prient avec toute la ferveur de leur dé¬tresse. Malgré l'obscurité, le pont est vivement éclairé par les flammes sur lesquelles on déverse sans succès des centaines de litres d'eau. A présent, elles commencent à lécher le grand mât. A leur tour, les tuyaux d'arrosage s'enflamment ainsi que deux canots. Le grondement de l'incendie surpasse presque tous les bruits et la panique menace à présent l'équipage.
Soudain, l'espoir renaît.
- Dieu du Ciel, hurle Symons, une voile par tribord ! Nous sommes sauvés!
Le salut apparaît en effet sous la forme d'un trois-mâts qui défile à contre bord, à un mille environ de l'Amazon. Il ne peut pas ne pas apercevoir le brasier dont la lueur porte jusqu'à lui. Au moins Symons va-t-il pouvoir sauver ses passagers.
- Les canots à la mer ! Les femmes et les enfants d'abord ! Restez calmes !
Tous les regards se sont portés vers le sauveur...
- Non ! ce n'est pas possible ! gémit Trewek. Regardez Capitaine, ce salopard ne se déroute même pas pour nous porter assistance !
- Faites tirer un coup au canon de fuite, ordonne Symons.
En effet, comme la plupart des navires de commerce de l'époque, l'Amazon porte un petit canon sur l'arrière pour pouvoir éventuellement dissuader une attaque pirate car ceux-ci n'ont pas encore totalement déserté les mers.
Rien n'y fait.
- Ah le salaud, hurle le Capitaine. Maudit soit-il pour sa couardise !
Il n'a aucune excuse en effet cet autre navire qui profite de l'obscurité pour cacher son ignoble attitude. Même au péril de sa propre vie, comment peut-on refuser de sauver celle des autres. Il n'est pas imaginable un seul instant que l'équipage de ce trois-mâts n'ait pu voir ni comprendre ce qui se passait. Hélas, ayant dissimulé son forfait derrière le rideau de la nuit, il disparaît et nul sauf ceux qui étaient à son bord, ne saura jamais qui il était.
Sur l'Amazon dont les passagers s'étaient pris à croire au salut, c'est maintenant la panique la plus complète ; la situation échappe complètement à l'équipage et c'est la ruée sur les canots encore accessibles. La bousculade est indescriptible. Au milieu des hurlements de terreur des coups sont même échangés. Certains tombent à la mer ; bien peu parmi ceux qui savent nager et ils ne sont pas nombreux, survivront à ce bain glacé. D'autres encore sont happés par les roues de propulsion qui continuent à tourner follement.
Deux canots surchargés sont malgré tout mis à la mer. Au même moment, une explosion sèche ébranle le navire dont la mâture tout entière est maintenant la proie des flammes. Ce sont les quelques munitions du canon qui éclatent.
Cramponné à sa passerelle, Symons hurle dans le porte voix des appels au calme. Cris dérisoires aussitôt emportés par le ronflement terrifiant du brasier que le vent attise. Partagés entre la peur de l'eau et celle du feu, quelques uns hurlent leur terreur tandis que le mouvement d'engloutissement du navire s'accélère.
Plus violente encore que la première, une seconde explosion secoue l'Amazon. Cette fois ce sont les chaudières qui viennent de sauter. C'est la fin ! En quelques dizaines de secondes, le malheureux navire s'incline et disparaît, emportant avec lui le Capitaine Symons et tous ses officiers.
Le voilier anglais Marsden repêchera le lendemain vingt cinq malheureux transis qui ont réussi à survivre juchés sur des débris du paquebot et les débarquera à Plymouth. C’est par lui que la nouvelle du drame allait parvenir en Angleterre. Un autre voilier, le brick hollandais Gertruida, récupérera les deux canots après une dérive de deux jours. Ils ne portaient plus que trente quatre naufragés encore en vie et seront débarqués à Brest.
Aucun autre survivant ne sera jamais retrouvé.
Cent deux passagers et marins ne devaient jamais atteindre la mer des Antilles.

Au Feu

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